Mères célibataires et enfants abandonnés: Un phénomène sous-estimé

Ils grandissent dans un climat de rejet et sont pointés du doigt. Les enfants nés hors mariage demeurent un sujet tabou en Algérie. La société continue de refuser de regarder ce fait social qui, selon des statistiques, prend de l’ampleur d’année en année. C’est cette problématique qui a nourri les débats lors de la 12e rencontre nationale, organisée les 20 et 21 du mois en cours par l’équipe du programme de recherche et de formation (PRF) du département psychologie de l’Université d’Alger 2, sous le thème «l’image parentale chez l’enfant né sous X : impact psycho-social sur les mères célibataires».
La plupart des intervenants ont plaidé pour un changement de la perception de ces catégories vulnérables. Dans sa communication, le Pr Mustpha Kamel Graba, épidémiologue et ancien cadre du ministère de la Santé, a énuméré les différentes raisons de l’explosion de ce phénomène et évoqué la situation de ces enfants abandonnés sur lesquels il est très difficile d’avoir des données et des statistiques précises. Le problème est souvent sous-estimé et sous-déclaré. Comme pour de nombreux phénomènes dans notre société, la collecte de données chiffrées sur les mères célibataires se pose car elles sont partielles et non actualisées.
Néanmoins, des estimations indiquent que le nombre d’enfants abandonnés est important pour les quatre premiers mois de 2011. Il s’élève à 1.886. 1.393 ont été placés grâce à la kafala et 176 ont été adoptés par des Algériens établis à l’étranger.
Pour la même année, Me Fatma-Zohra Benbraham a révélé que le nombre d’enfants nés hors mariage en Algérie a atteint les 42.000.
En 2018, Fatma-Zohra Sebaâ-Delladj dans son ouvrage «la Kafala : une solution à mi-parcours», rapporte que le nombre tourne autour de 3.000 naissances par an.
«L’ensemble des naissances ne passe pas systématiquement par le circuit officiel et cela laisse penser que les chiffres sont plus importants si l’on ajoute les arrangements entre un couple et une mère célibataire», écrit-elle.
Le Pr Graba a rappelé que le nombre d’enfants nés hors mariage ne cesse de croître.
«Les mères célibataires sont exposées à une terrifiante répression sociale et familiale»,a-t-il lancé. Selon lui, cette frange de la société est toujours marginalisée et la problématique est très peu ou mal abordée.
Le conférencier s’est également penché sur les raisons qui poussent ces femmes à abandonner leurs enfants. Celles-ci peuvent être confrontées à des difficultés sur les plan économique, social, culturel et juridique. «La précarité peut pousser ces jeunes filles à se prostituer. La moyenne d’âge du mariage dépasse les 28 ans pour les filles et 35 ans pour les garçons, ce qui peut pousser certains à chercher des relations hors mariage», a-t-il ajouté. Le Pr Graba a estimé que la situation risque d’exploser à cause du nombre élevé de consommateurs de drogues, de jeunes femmes qui vivent dans la rue, d’agressions et de viols.
«L’étude de ce phénomène ne doit pas se limiter à l’aspect législatif, car le problème ne sera jamais résolu sans un travail de terrain», a-t-il soutenu. «Si l’on ne prend pas en charge les causes du phénomène, on ne pourra pas y venir à bout», a-t-il averti.
Pour Mohamed Khlayfia, maître de conférences à l’Université d’Alger 2, les chiffres disponibles ne reflètent pas la réalité d’un tabou très difficile à briser dans notre société. «Pourquoi ce silence autour du sort de ces femmes?», s’est-il interrogé. Les conséquences psychologiques, a-t-il fait savoir, sont plus dramatiques lorsque les parents biologiques disparaissent. «Les chiffres rapportés, bien qu’ils soient différents selon les sources, permettent de prendre la mesure des difficultés dans la gestion de ce dossier», a-t-il ajouté.
La société continue à condamner les enfants nés sous X. «Il est temps de changer les mentalités et de ne plus stigmatiser ces enfants, notamment à l’école où ils sont toujours vus comme le fruit du péché», a-t-il conclu. D’autres intervenants, en abordant l’aspect juridique, ont relevé des incohérences de la loi et la nécessité de prendre des actions en amont pour maîtriser ce phénomène.
Samira Belabed
Beaucoup reste à faire

Le nombre d’enfants abandonnés et de mères célibataires est en hausse. Cette situation nécessite, pour le Dr Zakaria Barkat, maître de conférences à l’Université Alger 1, une nouvelle réflexion.
Elle doit faire l’objet d’un séminaire national où les intervenants auront à apporter des solutions pérennes. Selon lui, ces enfants ont le droit de grandir dans un climat sain et«loin de l’isolement et de l’exclusion». A l’en croire, le système de protection de l’enfance est défaillant. «Il est vrai que les pouvoirs publics ont tenté de trouver des solutions, mais beaucoup reste à faire», a-t-il affirmé.
Pour lui, tous les enfants doivent être traités de la même manière. Ils ont tous le droit à un soutien et un accompagnement de l’État. Il a rappelé que la Constitution de 2020 est la première Constitution de l’histoire de l’Algérie qui a évoqué les enfants abandonnés, soit de parents connus ou inconnus. L’article 71 stipule que «la famille bénéficie de la protection de l’État».
Les droits de l’enfant sont protégés par l’État et la famille, en tenant compte de l’intérêt supérieur de l’enfant. L’État protège et prend en charge les enfants abandonnés ou sans filiation.
«C’est une avancée majeure dans l’histoire de la protection des enfants algériens», a estimé le docteur qui a rappelé que la loi réprime toute forme de violence contre les enfants, leur exploitation et leur abandon. Le Dr Barkat a lancé un appel aux pouvoirs publics de renforcer davantage la protection de ces catégories vulnérables en veillant à l’ouverture de nouvelles structures d’accueil pour préserver le lien mère-enfant et prévenir l’abandon.
Selon une publication du réseau Wassila, sur le plan légal, le point noir reste la recherche de paternité. L’impunité du père dénoncée depuis des décennies n’est pas clairement remise en cause, même après les amendements du code de la famille (27 février 2005).
S.B.

Dr Nassima Azrou, maître de conférences à l’Université Alger 2: «Il est temps de briser les tabous»
Dr Nassima Azrou, maître de conférences à l’Université Alger 2 et spécialiste en psychologie clinique, revient, dans cet entretien, sur la situation des enfants abandonnés et les conséquences leur développement psychique. Elle évoque aussi le rôle des universitaires dans la compréhension du phénomène et l’urgence de casser tous les tabous.
Entretien réalisé par Samira Belabed
Le nombre d’enfants nés hors mariage est en augmentation. Pouvez-vous nous expliquer les causes ?
Les causes de l’abandon des enfants sont multiples et complexes. Les mères célibataires ou les couples non mariés qui ont des enfants sont stigmatisés par la société. Pour éviter cette stigmatisation, certains choisissent dès lors d’abandonner leurs enfants. Ces femmes subissent aussi la pression familiale. Ces pressions peuvent être motivées par des considérations religieuses, culturelles et sociales. A cela, s’ajoute la situation économique de ces femmes dont la plupart vivent dans la précarité. Dans de telles conditions, elles se sentent dépassées, et en l’absence d’autonomie, il sera impossible de subvenir aux besoins de ces enfants.
Comment peut-on prévenir ce fléau ?
Je tiens d’abord à signaler le manque de structures d’accueil pour enfants abandonnés et l’absence de centres dédiés aux mères célibataires. Pour prévenir ce phénomène, on doit le comprendre et définir ses conséquences à long terme et enfin procéder à l’adoption d’une approche globale qui définisse le rôle de chaque acteur impliqué. Cette situation n’est pas sans conséquences sur le développement psychologique de ces enfants. C’est une réalité qu’on doit admettre. Ces enfants font face au rejet de la société. Vivre sans identité est un lourd fardeau pour ces enfants victimes d’une relation forcée, d’une aventure ou d’un mariage traditionnel et donc non administratif. Etre privé de l’amour des parents impacte négativement leur vécu.
Comment l’Université peut-elle contribuer à la résolution de ce problème ?
A travers nos travaux de recherche, nous essayons d’abord de comprendre le problème, ses raisons, pour proposer des solutions concrètes. Quand j’ai lancé un appel aux universitaires pour participer à la rencontre nationale placée sous le thème «l’image parentale chez les enfants nés sous X : impact psycho-social envers les mères célibataires», j’ai eu beaucoup de remarques de la part de confères. Certains pensent que le fait de parler du sujet encourage les femmes à avoir des relations hors mariage en oubliant qu’elles peuvent être des victimes de la société. Notre rôle en tant qu’universitaire n’est pas de juger ces femmes, mais d’étudier ce phénomène en adoptant une démarche scientifique, de lever le voile sur cette problématique et de casser les tabous concernant un phénomène qui touche toutes les catégories de la société. En Algérie, c’est toujours un sujet tabou, malgré sa grande ampleur. La société n’a d’autre choix que de les accepter pour leur éviter la dérive. Autrement, on aura face à nous des adultes déséquilibrés, et difficiles à intégrer au sein de la société. Comprendre et gérer est l’affaire de tout le monde. C’est ainsi qu’on aura des solutions pour accompagner ces enfants et leurs mères.
S.B.