Docteur, enseignante et chercheuse en didactique des mathématiques, Nadia Azrou, a présenté une communication mardi, lors d’un séminaire de restitution de la première phase du programme d’appuis à une éducation de qualité en Algérie, sur l’état des lieux de l’enseignement des mathématiques dans les trois niveaux scolaires.
Son analyse préliminaire des données met en évidence une situation assez homogène des différentes régions du pays concernant certains points de force (comme le dévouement des enseignants, des inspecteurs et des chefs d’établissement scolaire), certains aspects problématiques et la nécessité d’une intervention urgente comme la formation des inspecteurs et surtout des enseignants. Comme points de force, la chercheuse a noté que les différents acteurs de base de l’enseignement des mathématiques dans les différents niveaux sont compétents et de bonne volonté pour un changement et même dans l’immédiat. Elle a révélé que les élèves restent studieux, respectueux et silencieux. Elle a, également, relevé une prise de conscience ascendante en ce qui concerne l’enseignement d’une manière générale, et en particulier pour les mathématiques, de la part des différents acteurs qui démontrent une connaissance de certains facteurs à prendre en charge, proposent des suggestions et osent même lancer un défi à l’école algérienne. Le livre scolaire et le curriculum présentent une base riche pour mettre en place un système d’enseignement qui pourrait porter l’enseignement des mathématiques en force.
A l’opposé, l’enseignement des mathématiques ne manque pas de faiblesses. Celles-ci sont énumérées comme suit : les mathématiques reçues, vécues et apprises par les élèves sont difficiles et compliquées, selon leurs dires, a encore fait observer la chercheuse. Selon elle, une partie assez importante des élèves rencontrent des difficultés en mathématiques (des prérequis faibles, des blocages, des confusions, manque d’application…) qui s’accumulent d’année en année. Elle a fait remarquer que les transitions discontinues (primaire-moyen, moyen-secondaire) aggravent ces difficultés. Et encore, les méthodes d’évaluation actuelles ne sont pas fidèles au niveau réel de l’élève en termes de ses prérequis. Les notes basses en mathématiques sont souvent compensées par les notes des matières de mémorisation.
Une formation continue insuffisante
La note du contrôle continu et celle du rattrapage ne favorisent pas la sélection des élèves et leur apprentissage, elles concourent plus à leur passage, tout en traînant et en accumulant des prérequis faibles. Les notes non équivalentes aux niveaux réels des élèves induisent en erreur leur orientation dans les différentes options (aux lycées), ce qui accroît leur difficulté et celle des enseignants et accentue la désaffectation vis-à-vis des mathématiques. Les enseignants n’ont pas de formation initiale et leur formation continue insuffisante ou inadaptée. Il est aussi noté que les approches utilisées, à savoir l’approche par compétence et le socioconstructivisme, ne sont pas clairs pour les enseignants qui ne savent pas comment les utiliser concrètement.
Conséquence : l’enseignant enseigne sans que les élèves ne comprennent forcément. L’enquête note aussi que le profil des enseignants n’est pas toujours compatible avec l’enseignement des mathématiques : au niveau primaire, le profil des enseignants est littéraire d’une manière générale et, en particulier, il y a absence de certains concepts (la géométrie, par exemple) dans leur parcours académique. Au niveau moyen et secondaire, certaines spécialités des enseignants ne préparent pas pour l’enseignement des mathématiques où le contenu des mathématiques est relativement faible (les spécialités d’ingénieurs des génies : civil, électrique, électronique, les ingénieurs en statistiques).
De plus avec la nouvelle méthode de recrutement numérique, où la priorité est aux diplômés anciens, plusieurs diplômés en mathématiques chôment, alors que ces ingénieurs (avec des diplômes plus récents) sont recrutés. En outre, l’enseignement des mathématiques n’est ni soutenu ni valorisé. Les séances de mathématiques se font l’après-midi à 14.00h 15.00h et même à 16.00h. In fine, les meilleurs en mathématiques choisissent de faire médecine. Et les moyens ou faibles en mathématiques reviennent pour enseigner les mathématiques. Ceci crée un cercle vicieux qui forme une spirale descendante en matière de qualité. Selon les dires des enseignants, le manque de raisonnement mathématique marque l’apprentissage des élèves de manière générale (l’utilisation accrue de la calculatrice, le style procédural des examens…). En plus du manque de la démonstration et de l’utilisation de la logique.
Opportunités et risques
Quant aux risques, Nadia Azrou a fait observer que la conscience et les exigences de la société en matière d’instruction des enfants risquent de compromettre l’apprentissage des mathématiques. L’ouverture d’autres spécialités à l’université et leur facilité attirent de plus en plus les étudiants, beaucoup mieux que les mathématiques, par exemple l’informatique, le commerce, la télécommunication…, ce qui risque d’accroître la désaffectation à la branche mathématiques. Le manque de valorisation des raisons derrière l’apprentissage des mathématiques et le manque d’embauche des mathématiciens au marché du travail risquent de dissuader de plus en plus les élèves à choisir l’option des mathématiques. En outre, l’intégration des moyens technologiques dans plusieurs matières et non dans les mathématiques risque de rendre les mathématiques démodées pour les élèves.
Face à toutes ses faiblisses, se pose la question de savoir comment y remédier ? L’étude a insisté pour que l’intervention se fasse au niveau de la formation des enseignants, les méthodologies d’enseignement, les programmes et l’encadrement des élèves. L’enseignante a expliqué que la révision des programmes des trois niveaux se fait en taille, en volumes horaires mais aussi concernant les contenus.
Comment devenir un bon matheux ?
Elle a estimé que la conception actuelle est idéale dans un contexte où plusieurs conditions sont réalisées (des enseignants sont formés selon une formation initiale de qualité et souvent ajournée par la formation continue et sont des experts des théories d’éducation et de leurs différents approches, des élèves avec des prérequis ajournés et qui sont habitués à agir en termes de compétence et à prendre leur apprentissage en main, des conditions de travail adéquates…). « Or notre contexte, d’une manière générale, n’est pas encore à ce niveau, », tempère-t-elle.
Aussi l’étude a mis l’accent sur la formation continue des enseignants de mathématiques. Concernant les méthodologies de l’enseignement, l’étude insiste sur la révision de l’approche par compétence, en particulier l’utilisation des situations qui introduisent le concept mathématique par un problème concret, par les situations au sens de Vergnaud qui ne réduisent pas le sens d’un concept mathématique au sens concret seulement, mais couvrent ses différents sens (concret et abstrait), surtout dans le cas où un concept ne se présente pas dans le cas concret, en particulier avec les mathématiques du moyen et du lycée. Enfin et pour ce qui est de l’encadrement des élèves, l’étude propose que ces derniers devraient être intéressés et devraient adhérer à leur formation en acceptant le défi et l’effort pour participer à l’apprentissage. Ils devraient comprendre, poser des questions, s’opposer, chercher, voir leur apprentissage évoluer, sinon ils n’y adhèrent pas.
« Les élèves ont besoin d’assurance et d’aide, l’assurance est procurée quand ils arrivent à porter en avant leur apprentissage grâce à des prérequis présents mais surtout solides, l’aide leur est assurée par le rôle médiateur de l’enseignant », insiste l’experte, signalant que les élèves ne peuvent pas apprendre sans le raisonnement, la réflexion et l’argumentation (qui portera plus tard à la démonstration). Elle précise que ces compétences nécessaires pour l’apprentissage des mathématiques doivent être développées dès le préscolaire d’une façon explicite et doivent accompagner l’élève durant tout son parcours.
La chercheure a mis en avant l’importance de reconsidérer d’enseigner de nouveau la logique d’une façon plus concrète et les types de preuves et, enfin, développer l’expression verbale des élèves par la maîtrise de la langue arabe et son utilisation pour l’argumentation et la réflexion.
Amokrane H.