Mohamed Himrane, expert en finances : «La contribution des assurances au PIB demeure toujours faible»

Le marché des assurances en Algérie est en pleine évolution, avec une prédominance des sociétés publiques mais une montée en puissance des acteurs privés. Les récentes évolutions législatives et la digitalisation du secteur ouvrent de nouvelles perspectives. Dans cet entretien, Mohamed Himrane, expert financier, partage son analyse sur les tendances et les opportunités qui façonnent l’avenir de ce secteur.

Le secteur des assurances a enregistré, encore une fois, un chiffre d’affaires en hausse. Comment expliquer cette tendance à et quels en sont ses facteurs ?

Effectivement, il est toujours encourageant. Au titre de l’exercice 2023, le marché des assurances vient d’enregistrer un chiffre d’affaires de près de 170 milliards de dinars, en croissance de 3,5% par rapport à l’exercice 2022. Il cumule, au titre du quatrième trimestre, une production globale de 45,4 milliards de dinars, en hausse de 8,3% comparativement à la même période de l’exercice 2022. Durant la période de dix ans, le chiffre d’affaires était passé de 25,8 milliards de dinars en 2014 à 170 milliards en 2023, soit une augmentation qui avoisine 600%.

En fait, cette progression est due, essentiellement, à la hausse enregistrée au niveau de la production des assurances de dommages qui détiennent une part dominante de 85,2% et observent une évolution de 8,4%. De même, les assurances de personnes affichent, de leur côté, une croissance de 1,7%, pour un chiffre d’affaires de 4,8 milliards de dinars. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que le secteur accuse encore un taux très faible de contribution au PIB. En effet, le taux de pénétration demeure inférieur à 1%, à l’instar de la plupart des pays africains. De même, le taux d’intensité est aussi faible et avoisine 25 dollars par habitant.

Quelles sont les raisons pour lesquelles la branche automobile continue toujours de dominer l’ensemble des branches ?

Selon la note de conjoncture du quatrième trimestre de 2023 publiée par le Conseil national des assurances, la part réalisée de l’assurance «automobile» est de l’ordre de 45,6% du total de la production des assurances de dommages, en 2023, avec un chiffre d’affaires de près de 65,8 milliards de dinars, soit une augmentation de 1,6% par rapport à la même période de l’exercice 2022, générée par les «risques obligatoires» qui augmentent de 11,2% et détiennent une part de 20,9% du portefeuille de la ladite branche.

Le nombre de contrats souscrits au titre de cette garantie s’élèvent à 7.584.766 à fin 2023, soit une hausse de près de 1%. Durant le quatrième trimestre de 2023, la branche «automobile» progresse de 4,9%, comparativement à la même période de 2022. L’évolution du marché d’assurance est essentiellement tributaire des hausses constatées au niveau des sous-branches «risques obligatoires» et «risques non obligatoires»,  avec des taux respectifs de 4,1 et 5,1%.

Pour les raisons de la domination de l’assurance automobile, les compagnies d’assurance ont connu au cours de la l’année écoulée une augmentation de la souscription de primes d’assurance relatives aux véhicules neufs et de moins de 3 ans après une libéralisation des importations des véhicules. Les propriétaires de ces véhicules préfèrent généralement des primes d’assurances plus élevées, c’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle les «garanties facultatives» occupent une part de 79,1% de la production de la branche.

Globalement, la croissance que connaît la branche «automobile» (produit d’appel pour la couverture des risques) est essentiellement liée à son caractère obligatoire pour la garantie de responsabilité civile, à la concrétisation de nouvelles affaires, au renouvellement de certains autres produits de contrats ainsi qu’à l’application du plafonnement des réductions, limité à 50%.

Toutefois, il convient de noter que bien que l’assurance automobile soit toujours dominante sur le marché des assurances en Algérie, elle vient de perdre 0,5 point sur les autres branches, reculant de 46,1% en 2022 à 45,6% en 2023.

Quels défis et opportunités spécifiques sont associés à l’activité Takaful (assurance islamique) en Algérie, compte tenu de sa croissance à trois chiffres ?

Effectivement, au cours du quatrième trimestre de 2023, l’assurance Takaful a enregistré une évolution considérable à hauteur de 335,9%, par rapport au troisième semestre de 2023, avec un chiffre d’affaires de 121,9 millions de dinars. Les principales branches qui détiennent les parts les plus importantes et ayant contribué à cette hausse sont «vie-décès», «automobile» et «incendie et risque divers», avec des évolutions respectives de 445,6, 266,6 et 183,8%.

Par ailleurs, Le 4e trimestre de 2023 a vu la réalisation du premier chiffre d’affaires dans le cadre du Re-Takaful, atteignant la valeur de 180,5 millions de dinars.

A ce titre, l’une des opportunités pour l’assurance islamique est le fait que le marché des assurances est très avantageux et en plein croissance, et dispose encore d’opportunités non exploitées. Les compagnies d’assurance en Algérie offrent désormais des produits islamiques, certifiés «halal» répondant aux attentes d’une frange plus large de personnes (morales et physiques), telles que l’assurance automobile, l’assurance habitation, l’assurance santé, l’assurance vie, l’assurance voyage et d’autres types de polices. La croissance de ce marché est favorisée par plusieurs facteurs, notamment l’urbanisation croissante, l’augmentation du niveau de vie, la prise de conscience de l’importance de l’assurance, ainsi que les réglementations gouvernementales visant à encourager le développement du secteur assurantiel. Une autre opportunité de taille est celle de la distribution des surplus assurantiels par les sociétés d’assurance Takaful aux membres contractuels.

Comme les assurances sont caractérisées par leur cycle inversé de production, les compagnies Takaful souffrent particulièrement de l’absence de marchés sukuk en Algérie qui leur permettraient d’investir les engagements (provisions) techniques et réaliser, en conséquence, des excédents financiers susceptibles d’être distribués à leurs souscripteurs (cotisants).Il y a lieu également de divulguer plus largement et publiquement des informations et communications sur cette assurance possédant un potentiel de réussite énorme en Algérie.

Quelles sont les implications de la domination des sociétés publiques dans le marché des assurances de dommages en Algérie ? Comment cela peut-il influencer la concurrence et l’innovation dans le secteur ?

Le nombre de sociétés d’assurance passe de 6 en 1995 à 27  actuellement. Les sociétés publiques dominent toujours le marché des assurances. Pour le marché des assurances dommages, il dispose d’une part de 76% du chiffre d’affaires global, atteignant, ainsi, 109,4 milliards de dinars à fin 2023. Les sociétés privées, qui comptabilisent 33,3 milliards de dinars de primes souscrites, totalisent une part de 24%.

Quant au marché des assurances de personnes, les sociétés à capitaux privés occupent, à fin 2023, une part de 31,8% du total des primes souscrites sur le marché des assurances de personnes, atteignant, ainsi, un montant de 5,6 milliards de dinars, réalisé à raison de 62,5% par l’assurance «vie-décès».

Cette domination possède deux figures. Une partie positive qui consiste à éviter les crises financières qui secouent fréquemment les marchés financiers. Le secteur des assurances a développé une capacité d’adaptation et de résilience. En outre, il convient de souligner que même les compagnies d’assurances publiques connaissent des innovations et concurrencent les compagnies d’assurances privées en termes de la qualité de service offert par les produits assurantiels. La partie négative demeure le monopole de l’Etat, car les établissements publics préfèrent les assurances détenues par l’Etat au lieu du privé.

Le législateur doit, à cet effet, favoriser la concurrence loyale en vue d’améliorer la qualité de service et bannir les monopoles et les positions de dominance. D’autre part, les compagnies privées, à leur tour, doivent s’affirmer et prendre une place de choix en augmentant leur part de marché, représentant aujourd’hui 20%.

Le ministère des Finances prépare un nouveau texte de loi régissant le secteur. A quoi doit-on s’attendre comme répercussions positives?

Le secteur des assurances algériennes qui occupe la sixième place africaine se dirige vers une révision de la loi 15-04, dans la mesure où notre pays s’inscrit à présent dans une dynamique de transformation digitale avec l’accès en ligne aux services des assurances. De ce fait, les règles générales relatives à la signature électronique et à la certification électronique seront révisées. D’autre part, un amendement va porter sur la loi 06-04, devenue un peu caduque suite aux évolutions économiques et financières du pays qui rendent impérative son actualisation.

Cette nouvelle loi des assurances qui n’est pas encore examinée par les deux chambres parlementaires visera à accroître l’attractivité du secteur des assurances en Algérie et à accorder notamment des explications ayant trait à l’assurance islamique, dont les provisions techniques ne sont pas actuellement discutées de façon claire et détaillée selon les normes universelles répandues dans le domaine de l’assurance en question.

En plus, il est question de libérer davantage le secteur des assurances et de la réassurance en recourant éventuellement à l’adhésion d’autres opérateurs financiers et juridiques, tels que les banques, Algérie Télécom, les agences touristiques, les hôtels ainsi que les notaires, pour participer à la distribution des polices d’assurance.

Aujourd’hui, Il est plus que jamais temps, voire devenue une nécessité absolue de réactiver et renforcer les missions de La commission de supervision des assurances chargée du contrôle du secteur des assurances.

Propos recueillis par Lyes Mechti

 

 

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