«La faiblesse et la division alimentent les plans d’agression», affirme Abdelaziz Medjahed

Abdelaziz Medjahed, directeur général de l’Institut national d’étude de stratégie globale (INESG), aborde, dans cet entretien, le rôle stratégique de l’Algérie, l’impact de ces tensions sur le pays ainsi que les leçons à tirer de notre histoire.
Comment analysez-vous les récents développements au Moyen-Orient et leur impact sur la stabilité de la région?
Il faudrait peut-être élargir notre perspective et ne pas nous limiter uniquement au Moyen-Orient. Ce qui se passe au Sahara occidental, au Liban, en Palestine, en Syrie ou en Irak, tout cela fait partie d’un même plan. Il semble que nous ayons perdu de vue, voire oublié, les déclarations des responsables américains eux-mêmes qui parlent de l’«arc de crise» s’étendant des côtes atlantiques jusqu’à l’Afghanistan. Ils mentionnent cet axe, en raison de la forte présence musulmane dans cette région, qu’ils perçoivent comme étant en décalage avec leur vision et leur stratégie.
Les crises, quant à elles, ont éclaté là où les peuples ont tenté de revendiquer leurs droits et leurs libertés. Prenons l’exemple de l’Afghanistan : tant qu’il s’agissait d’une monarchie, il n’y avait pas de problèmes majeurs. Mais dès qu’un changement de régime a eu lieu et qu’une république a été instaurée, les difficultés ont commencé. Il en va de même pour l’Iran. Sous le règne du Chah, qui était un allié des puissances occidentales et servait souvent leurs intérêts dans la région, la situation semblait stable. Mais dès l’avènement de la République islamique, les problèmes sont apparus.
Pour l’Irak, le scénario est similaire. Quant à la Syrie, c’est un cas particulier, car elle représentait le dernier bastion du «front du refus ». Ce front, qui incarnait une résistance aux politiques occidentales et à l’impérialisme, a été systématiquement ciblé. Nous avons vu le sort réservé à la Libye, au Yémen, au Soudan, maintenant c’est au tour de la Syrie. J’espère qu’elle saura se relever, mais cela dépendra des Syriens eux-mêmes.
Quels sont les risques qu’encourt l’Algérie face à ces évolutions et aux projets de déstabilisation qui commencent à se dévoiler?
Certains parlent de la prochaine cible, et disent que ce sera l’Algérie. Mais avez-vous déjà vu quelqu’un s’attaquer à un pays fort ? Un pays fort est craint, et c’est justement cette force qui dissuade toute tentative d’agression. Cette force englobe tous les éléments essentiels, à commencer par la vision, les valeurs et l’apport de chacun de nous à l’Algérie. Le travail est primordial, et chacun de nous doit accomplir sa mission.
Cette dynamique peut être comparée à une montre, composée de plusieurs pièces qui ne peuvent pas fonctionner, si l’une d’elles cesse de tourner. C’est une chaîne où tous les maillons sont indispensables, et chaque maillon doit être renforcé pour consolider le pays, en accomplissant sa mission. Aucun des maillons ne doit être défaillant.
Justement, à l’heure où les tensions régionales persistent, quelles leçons peut-on tirer de notre passé pour préserver notre unité et faire face aux stratégies de division?
Le risque, tout d’abord, réside dans le fait qu’on s’attaque toujours aux faibles. Il y a un principe souvent appliqué par ceux qui cherchent à dominer : diviser pour régner. Si nous ne sommes pas divisés, il est certain qu’ils n’oseront pas nous affronter. C’est là toute la question. Il faut rappeler, peut-être, un fait souvent ignoré : en 1975, notre voisin de l’Ouest a envahi le Sahara occidental. À cette époque, Hassan II avait tenté d’obtenir un soutien algérien pour son plan. Il s’est adressé à Hocine Aït Ahmed pour solliciter son appui. La réponse d’Aït Ahmed a été catégorique : «Majesté, moi, je suis un opposant à Boumediène, pas à l’Algérie. Si vous osez vous attaquer à l’Algérie, vous me trouverez devant vous». Et il l’avait déjà prouvé.
En 1963, lors de l’agression marocaine, Aït Ahmed était là, en première ligne, renforçant l’unité nationale. En 1975, il a réitéré cette position avec la même détermination. Cela illustre bien l’importance de l’unité nationale pour protéger l’Algérie. En ce qui concerne la Palestine, il est nécessaire d’aller plus en profondeur. Le problème palestinien, aujourd’hui, vient des divisions internes. Déjà en 1946 et 1947, les Palestiniens avaient placé leur confiance dans la Ligue arabe. Mais depuis sa création, cette Ligue n’a jamais véritablement servi la cause arabe ; elle a surtout servi ceux qui l’ont fondée, à savoir les Britanniques. Le problème des Palestiniens, c’est leur division.
La situation est semblable au Liban où les divisions perdurent, ou encore en Syrie, un pays qui souffre également de fractures profondes, nourries par des logiques de minorités, des conflits religieux et des rivalités sectaires. Il faut se rappeler un fait essentiel, et cela nous ramène au message du 11 décembre 1961 : à cette époque, tout le peuple algérien, dans son ensemble, se battait pour l’indépendance et contre le colonialisme. Pourtant, l’occupation a duré 131 ans. Comment avons-nous supporté cela ? Parce que, durant ces années, nous n’avons pas su rester unis. Cette désunion a, d’une certaine manière, servi les intérêts de l’ennemi.
Il est important de comprendre l’autre, certes, mais sans faire ce qu’il attend de nous. Le principe du colonialisme repose sur le fait de diviser pour régner. La faiblesse et la division, voilà les deux facteurs qui ouvrent la voie à toutes les convoitises et qui alimentent les plans d’agression.
A travers ces enseignements historiques, quels sont les leviers essentiels pour renforcer le front interne face aux défis actuels et aux enjeux extérieurs?
La sacralité de l’union du front interne remonte à 1947, avec la création de l’Organisation spéciale. Cette structure a permis de fusionner toutes les valeurs nationales pour dégager une vision commune à l’ensemble des Algériens. En 1954, toutes les personnes ayant déclenché le 1er Novembre étaient issues de l’Organisation spéciale. Cela montre que cette organisation a permis aux militants de différents horizons politiques de transcender leur appartenance, pour se hisser au niveau de la nation et de la patrie, au-delà des clivages partisans.
En d’autres termes, défendre une cause plus noble nécessite de comprendre qu’un parti n’est qu’une partie de la patrie. Il ne peut prétendre la représenter totalement. Il ne doit y avoir ni exclusion, ni marginalisation. La citoyenneté, synonyme de responsabilité, doit rester notre boussole. C’est elle qui nous a sauvés dans le passé et qui continuera à nous préserver. Nous devons également tirer des enseignements de notre propre histoire et de celle des autres.
Entre 1830 et 1947, notre division a été l’un de nos principaux handicaps. Mais en 1947, avec la création de l’Organisation spéciale, toutes les forces et composantes de la société se sont unies autour d’un même objectif : l’indépendance. Cette leçon d’histoire reste essentielle aujourd’hui.
Face aux défis actuels du Sahel et aux tensions croissantes au Moyen-Orient, comment l’Algérie peut-elle renforcer son engagement en Afrique et contribuer à la stabilité régionale?
La situation actuelle au Sahel doit être analysée avec attention. Il est certain que dans cette vaste région, il existe des gens honnêtes et patriotes. Il est ainsi important de déceler et de dévoiler tous les plans et complots visant ces pays. L’Algérie fait partie de l’Afrique, et le Sahel est notre voisin immédiat. C’est pourquoi nous avons toujours prôné une politique de bon voisinage, et nous continuons de défendre cette approche.
Nous avons une responsabilité envers nos voisins, tout comme eux ont une responsabilité envers nous. Il est important de souligner que nous accueillons des étudiants africains dans nos universités et avons ouvert des zones franches à nos frontières pour faciliter le commerce interafricain. L’Algérie doit se tourner davantage vers l’Afrique. Cela représente l’une des erreurs du passé : nous avons trop souvent regardé vers le Nord, oubliant que nous sommes Africains et que ce continent nous appartient.
Massinissa l’a bien dit : l’Afrique est aux Africains. La géographie écrit l’histoire et vient nous rappeler que nous ne sommes ni nés en Europe ni en Asie, mais bien en Afrique. Notre raison d’être est de renforcer ce continent, et notre place nous impose de jouer un rôle central.
Quelles actions l’Algérie doit-elle entreprendre pour renforcer son rôle international tout en consolidant son développement durable?
Les priorités de l’Algérie, sur les plans politique, diplomatique et socio-économique, dans le contexte géopolitique actuel, relèvent de la mission, du rôle et de la responsabilité des élites, des intellectuels et des citoyens. Tous doivent accomplir leur devoir. Nous devons œuvrer pour une Algérie forte, et celle-ci ne peut être forte que si elle est unie. Le problème numéro un réside dans la division lorsque chacun se concentre sur sa propre position. Il serait peut-être nécessaire d’inverser la démarche : au lieu de se focaliser sur nos positions respectives, partons de la finalité que nous voulons atteindre, du but que nous souhaitons réaliser.
Les membres de l’Organisation spéciale ont fondé leur approche sur cette finalité : l’indépendance. Ainsi, chacun pouvait apporter sa part, mais c’était cette contribution collective qui permettait de réaliser le projet et d’atteindre les ambitions communes. Chacun doit apporter sa pierre à l’édifice. C’est une nation qui se construit : chacun apporte sa contribution pour réaliser notre projet.
Nous devons également renforcer notre diplomatie. Il est essentiel d’analyser nos erreurs, nos faiblesses, nos failles et de les corriger à travers une réflexion honnête, profonde et complète de la situation. Cela implique de chercher à comprendre nos failles et de les rectifier.
Entretien réalisé par Assia Boucetta