BRAHIM GUENDOUZI, PROFESSEUR EN ÉCONOMIE
«L’Algérie ambitionne de porter très haut ses exportations hors hydrocarbures»

Brahim Guendouzi, professeur en économie, affirme que «l’Algérie ambitionne de porter très haut ses exportations hors hydrocarbures»
Dans cet entretien, Pr Guendouzi revient sur l’Accord d’association avec l’Union européenne, la nécessité de sa renégociation et les raisons fondées de celle-ci. Il revient aussi sur les circonstances dans lesquelles cet accord a été conclu.
Entretien réalisé par Saïd Rabia
L’Algérie s’apprête à renégocier les termes de l’Accord d’association avec l’Union européenne, 20 ans après son entrée en vigueur. Vu les chiffres annoncés, concernant les échanges commerciaux et les investissements directs étrangers (IDE), l’Algérie n’aurait-elle pas fait mieux en termes de performance économique sans cet accord?
Il y a lieu de rappeler que des pays de l’Union européenne, comme l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne et la Belgique, ont constitué les principaux fournisseurs de l’Algérie, bien avant la mise en œuvre de l’Accord d’association. En second lieu, l’UE ne comptait durant la période de négociation que 15 pays membres, lesquels sont passés à 27, après son entrée en vigueur. Les relations commerciales de l’Algérie avec les pays de l’Union européenne sont relativement consistantes puisque les importations du pays représentent près de 50% du total des achats de l’extérieur, même si ces dernières années, on assiste à un fléchissement.
De même que les exportations de pétrole et de gaz à destination des pays européens sont conséquentes en volume et en valeur. À la faveur de la reprise à la hausse des cours du pétrole brut au milieu des années 2000 et de la consolidation de la balance commerciale ainsi que le niveau des réserves de change, l’Algérie s’est débarrassée du fardeau de la dette extérieure avec un remboursement anticipé, mais en même temps, elle a pris un autre virage où l’acte d’importer l’a emporté sur celui de l’investissement dans la production.
Les engagements commerciaux de l’Algérie dans le cadre de l’Accord d’association avec l’UE n’étaient pas globalement favorables à la réalité de son tissu économique, puisque le pays fonctionne à partir de la rente pétrolière. Le démantèlement tarifaire, certes progressif, s’est fait au détriment de l’Algérie, entraînant un manque à gagner en matière de recettes de plus de 700 milliards de DA entre 2005 et 2015.
Les mesures d’accompagnement, notamment les programmes Meda 1 et Meda 2, ont été timides, à titre d’exemple les programmes de mise à niveau des entreprises qui n’ont pas eu les effets escomptés.
Aussi, l’Algérie est-elle devenue un vaste marché ouvert aux entreprises européennes, sans que ses produits soient aptes à être placés dans de quelconques circuits commerciaux des pays membres de l’UE, si ce n’est quelques opérations sporadiques d’exportation tentées par quelques chefs d’entreprise téméraires.
L’Accord d’association avec l’Union européenne était décrié par certains, en cela qu’il n’avantageait en rien l’économie algérienne. Le processus de Barcelone a été institué en 1995 et dont l’Algérie, n’a pas pu tenir ses promesses. Le partenariat euro-méditerranéen et l’objectif de l’intégration régionale et la mise en place d’une zone de libre-échange ont été beaucoup plus un des aspects de la politique extérieure européenne. Pourquoi l’Algérie s’est-elle précipitée à signer l’Accord en avril 2002, alors qu’elle n’était pas préparée pour le faire?
S’agissant du contexte de la signature de l’Accord en 2002, il coïncidait avec la fragilité de l’économie nationale qui a accumulé une importante dette extérieure qui l’avait contrainte à signer un programme d’ajustement structurel (PAS) avec le FMI ainsi que la faiblesse des cours du pétrole brut ayant impacté les revenus extérieurs du pays.
Bien qu’ayant adhéré au processus de Barcelone de 1995, l’Algérie avait plus recherché, à travers la signature de l’Accord d’association, à faire sortir l’économie nationale de l’isolement dans lequel elle s’était enfermée, à cause des retombées négatives du PAS, pour ensuite construire une attractivité susceptible d’entraîner un attrait des investissements directs étrangers (IDE) devant se cristalliser par des apports de capitaux libellés en devises et du savoir-faire.
D’autant plus que la perspective d’intégrer une vaste zone de libre-échange avec l’UE était perçue alors comme un facteur d’attractivité pour les IDE mais également une opportunité de diversification des exportations à moyen et long termes. Toutefois, la loi de finances complémentaire 2009 a accentué ce processus par les restrictions imposées aux investisseurs étrangers (règle 51/49, droit de préemption, etc,.). Au total, l’Algérie s’est retrouvée dans une situation fortement pénalisante pour son économie, soit une forte hausse des importations, des exportations hors hydrocarbures marginales et des flux d’IDE insignifiants.
La libéralisation du commerce extérieur, le démantèlement tarifaire, des réformes économiques étaient déjà en cours dès les années 1990, sous l’exigence du Fonds monétaire international. L’économie nationale, son tissu industriel, ses entreprises avaient atteint un niveau critique de fragilité. L’Algérie avait fait plus que ses voisins qui avaient déjà bien avant adhéré à l’Accord d’association en termes de levée de barrières tarifaires. Ne fallait-il pas arrêter l’hémorragie en s’abstenant de faire du pays un comptoir commercial pour les pays européens et d’autres, surtout à la faveur de l’embellie financière due essentiellement à l’augmentation des prix des hydrocarbures dès le début des années 2000?
Avec l’aisance financière qui avait caractérisé l’économie algérienne depuis l’entrée en vigueur, en 2005, de l’Accord d’association, les échanges commerciaux se sont intensifiés des 2 côtés de la Méditerranée, avec des flux de marchandises et services à destination de l’Algérie, et des volumes importants en gaz naturel, pétrole et produits dérivés, vers les pays européens partenaires.
Il aura fallu attendre le revirement des cours du pétrole brut en 2014 avec une perte de près de 50% de ses revenus extérieurs et un tarissement du Fonds de régulation des recettes (FRR) à partir de 2016, pour que l’Algérie mette en place une série de mesures qui consistaient à réduire le volume des importations pour équilibrer sa balance commerciale et préserver ses réserves de change en nette diminution.
La mise en place d’un droit de douane bis depuis 2019, appelé Droit additionnel provisoire de sauvegarde (DAPS), qui frappe près de 1.095 sous-positions tarifaires avec 6 quotités ad valorem et des licences d’importation, a fait réagir la Commission européenne qui a fait référence au manque à gagner subi par les opérateurs européens, suite à ces mesures restrictives aux échanges commerciaux introduites par l’Algérie. Le 14 juin 2024, la Direction générale du commerce, par une note verbale, a saisi le Conseil d’Association concernant un différend commercial entre l’UE et l’Algérie.
De son côté, l’Algérie, par la voix du président de la République, a demandé la révision de l’Accord d’association avec l’UE, «clause par clause», car considérant que la question de fonds se pose en termes de déséquilibres flagrants des échanges commerciaux au détriment de l’économie nationale, des difficultés d’accès aux marchés européens et de la faiblesse des flux d’IDE à destination de l’Algérie.
Après avoir renégocié l’échéance du démantèlement tarifaire en 2015, (elle était fixée pour 2017), et l’instauration du droit additionnel provisoire de sauvegarde (DAPS) dès 2019, l’Algérie est dans une nouvelle dynamique de développement de son économie avec la réduction drastique de la tendance à l’import. Comment interprétez-vous la réaction officielle de l’Union européenne en août dernier?
En premier lieu, la réduction du nombre d’importateurs algériens suite aux mesures restrictives imposées à l’importation (attestation ALGEX, licences d’importation, DAPS) s’est traduite par une diminution sensible des achats auprès des entreprises européennes, même si l’UE demeure toujours le principal partenaire commercial du pays.
Une diversification géographique s’est opérée par rapport aux partenaires commerciaux traditionnels de l’Algérie que sont certains pays de l’Union européenne. C’est ainsi que de nouveaux arrivants sur le marché algérien, comme les entreprises chinoises, turques, sud-coréennes, indiennes et d’autres, se sont bien implantées en termes de volume d’affaires et dans de nombreux secteurs d’activité, souvent au détriment des intérêts des opérateurs européens.
Il fallait s’attendre à la réaction de la Commission européenne par rapport aux mesures de restrictions adoptées par l’Algérie. Il est clair que la partie européenne se réfère aux clauses contenues dans l’Accord d’association, notamment à tout ce qui touche à la libre circulation des marchandises. Les conditions qui prévalent actuellement en Algérie en matière de commerce extérieur militent en faveur d’une plus grande rigueur dans la gestion des importations. Les mesures protectionnistes mises en application sont considérées comme provisoires et sont appelées à être revues au fur et à mesure de l’évaluation qui sera faite.
Les restrictions quantitatives sont, certes, décriées aussi bien par les opérateurs nationaux que par les partenaires commerciaux de l’Algérie, mais elles peuvent se justifier du point de vue des pratiques commerciales internationales, surtout lorsqu’il s’agit de la dégradation de la balance des paiements ou bien dans le souci de protection de la production nationale liée à une industrie naissante. Des mesures de sauvegarde peuvent être éventuellement mises en place, dans le souci de prémunir le marché national d’un dommage grave ou d’une menace d’un dommage grave.
Dans les conditions actuelles, on ne peut parler de différend entre l’Algérie et la Commission européenne, dans la mesure où il n’y a pas de remise en cause globalement ni du libre-échange ni du démantèlement tarifaire progressif. Les opérateurs algériens continuent à bénéficier de l’accès au financement en devises. L’Union européenne reste le premier partenaire commercial de l’Algérie en volume d’échanges, même si la Chine s’est hissée au rang de premier fournisseur du pays.
L’Accord d’association a prévu, par ailleurs, des modalités spécifiques à mettre en œuvre dans certaines situations, comme par exemple l’article 11 qui stipule que l’Algérie peut prendre des mesures exceptionnelles sous forme de droits de douane majorés ou rétablis. Ces mesures ne peuvent s’appliquer qu’à des industries naissantes ou à certains secteurs en restructuration ou confrontés à de sérieuses difficultés, surtout lorsque ces difficultés entraînent de graves problèmes sociaux.
Le premier ministre, Nadir Larbaoui, a reçu le représentant de l’Union européenne en Algérie pour discuter de la renégociation de l’Accord d’association, il est attendu que la commission technique entame son travail. Quels pourraient être les enjeux de cette renégociation pour l’Algérie ?
Il s’agira probablement d’un premier round pour des discussions préliminaires sur un état des lieux concernant l’Accord d’association entre l’Algérie et l’Union européenne. Chaque partie aura à faire des propositions sur ce qu’il y a lieu de revoir de part et d’autre, mais aussi ce qu’il faut garder et consolider, en tenant compte de l’expérience passée. Il s’agira incontestablement de valoriser ce qui a le mieux fonctionné entre les partenaires algériens et européens, tout en ayant un regard novateur sur ce qu’il y a lieu d’entreprendre en commun dans plusieurs secteurs et ce, sur le moyen et long termes.
L’Accord en lui-même comprend un large éventail de dispositions, soit 110 articles organisés en 9 titres, plus 6 annexes et 6 protocoles. Il reste que c’est aux 2 parties d’identifier les clauses à revoir, à enrichir, à clarifier ou à abroger. Un travail en profondeur attend donc les experts qui auront à se pencher sur le texte pour lui donner la profondeur souhaitée par l’Algérie et la Commission européenne, avec une vision novatrice et un esprit gagnant-gagnant. Il va sans dire que ce n’est pas la première fois que des échanges entre les deux parties ont lieu puisque à maintes reprises, des responsables ont eu à se concerter sur plusieurs dossiers d’intérêt commun.
Depuis la pandémie de la Covid-19, une conjoncture marquée par l’inflation et les retombées de la crise russo-ukrainienne, des évolutions majeures ont marqué aussi bien l’économie algérienne que les économies des pays de l’Union européenne. Il est clair que l’Algérie, de par son positionnement géopolitique et en tant que fournisseur d’énergie de premier plan, soit un partenaire privilégié de l’Union européenne. Des préoccupations communes existent, telles que la sécurité en Méditerranée, la sécurité énergétique, le changement climatique, le développement durable, la circulation des personnes…
Les Européens ont bien profité de l’Accord avec un volume d’échanges en leur faveur, 1.000 milliards d’euros depuis l’entrée en vigueur de l’Accord, 13 milliards d’investissements dont 12 milliards rapatriés en dividendes. Quels sont les leviers sur lesquels l’Algérie peut agir pour inverser la donne?
2 principales préoccupations de l’Algérie ressortent: la première consiste en l’accès des produits nationaux sur les marchés européens qui restent verrouillés par une batterie de normes techniques, sanitaires et phytosanitaires ainsi que des quotas. Il faudra alors trouver les outils et mécanismes commerciaux susceptibles d’en faciliter la pénétration dans l’espace européen des produits manufacturés algériens. Sans cela, il ne saurait y avoir d’échanges équilibrés.
L’Algérie ambitionne de porter très haut ses exportations hors hydrocarbures. Il y a actuellement des produits pour lesquels on était importateurs net, et aujourd’hui, on est devenu exportateur net, comme par exemple pour l’acier, le ciment ou les céramiques. Il en sera de même pour les produits agricoles frais qui nécessitent un accès normalisé et régulier. Au demeurant, l’entrée en vigueur du mécanisme CBAM (Carbon Border Adjusment Mechanism) lié à la taxe carbone, en janvier 2026, les produits algériens à forte teneur de carbone risquent d’être pénalisés avec cette taxe.
La seconde préoccupation concerne les flux d’investissements européens à destination de l’Algérie, flux qui demeurent timorés encore, alors que le climat des affaires dans le pays a connu une nette évolution, d’autant plus que les indicateurs macroéconomiques sont tous au vert. Ajouter à cela que sur le plan juridique, il y a une nette avancée avec la loi n°22-18 relative à l’investissement qui offre d’importantes garanties aux investisseurs étrangers, de la transparence avec la mise en place de la plateforme numérique, de la célérité dans le traitement des dossiers d’investissements et, enfin, des avantages et incitations diverses.
Aussi, l’UE cherchera nécessairement à rattraper son retard sur le marché algérien et consolider ses positions, notamment dans l’agroalimentaire, l’industrie pharmaceutique, la pétrochimie et l’automobile. L’industrie minière et le fort potentiel en ressources naturelles que recèle l’Algérie intéressera fortement la partie européenne.
De nouveaux domaines, tels que la transition énergétique durable, le changement climatique, le développement technologique, l’intelligence artificielle, feront l’objet d’un intérêt commun. Aussi, l’Algérie s’est fixé des priorités dans la sécurité alimentaire et hydrique, la diversification de son tissu économique, la formation du capital humain, le transfert du savoir-faire et l’innovation.
S. R.