Lotfi Halfaoui, expert en économie de l’énergie
« Une nouvelle approche pour valoriser nos richesses sous-marines »

Lotfi Halfaoui analyse dans cet entretien les enjeux stratégiques de l’exploration offshore en Algérie suite à l’accord récent avec Chevron.
Quels avantages stratégiques voyez-vous dans la diversification vers l’offshore par rapport à l’exploitation Onshore traditionnelle ?
La diversification vers l’offshore représente une évolution stratégique majeure par rapport à l’exploitation Onshore traditionnelle. Cette orientation s’inscrit dans un contexte de tarissement progressif des gisements terrestres existants, bien que notre pays dispose encore d’importantes réserves prouvées en gaz non conventionnel, dont l’exploitation reste techniquement complexe.
La géopolitique de la production gazière en Méditerranée orientale connaît actuellement une forte dynamique, avec la découverte de gisements majeurs qui pourraient impacter les intérêts de l’Algérie. C’est pourquoi la conclusion de contrats d’études sur notre littoral marin offshore avec Chevron, ENI et TotalEnergies représente une initiative stratégique cruciale. Ces partenariats laissent présager des perspectives prometteuses d’exploration et de production pétro-gazière dans les années à venir.
Le choix de partenaires comme ENI et TotalEnergies s’inscrit parfaitement dans la stratégie de sécurisation des approvisionnements énergétiques de l’Europe. La collaboration avec Chevron, acteur majeur du secteur, témoigne de la confiance accordée à l’Algérie en tant que fournisseur historique de gaz naturel liquéfié aux États-Unis et renforce la coopération technique et géologique entre nos pays.
L’exploitation offshore, qui représente aujourd’hui près de 30% de la production mondiale de pétrole, apparaît comme une réponse incontournable à l’épuisement progressif des réserves terrestres. Cette tendance mondiale confirme la pertinence de notre stratégie de diversification. Il est important de souligner que Sonatrach poursuit activement ses efforts de recherche et d’exploration tant dans les régions désertiques que dans le nord du pays.
Cette approche de diversification tous azimuts démontre une vision stratégique à long terme pour la gestion de nos ressources énergétiques fossiles. Elle permet non seulement d’optimiser notre potentiel de production, mais aussi de maintenir notre position concurrentielle sur le marché international des hydrocarbures, tout en assurant la pérennité de nos exportations énergétiques.
Comment évaluez-vous la complémentarité entre les trois grands acteurs internationaux (Chevron, Total et ENI) maintenant impliqués dans l’exploration offshore algérienne ?
L’Algérie a signé le 22 janvier un accord stratégique avec le géant américain Chevron, un acteur majeur, afin d’évaluer le potentiel des ressources en hydrocarbures offshore dans les eaux territoriales algériennes. Cet accord fait suite à ceux conclus avant la pandémie de Covid-19, en octobre 2018, avec la société française Total Energie pour le gaz sur le littoral de la wilaya de Mostaganem, et avec l’italienne ENI pour le pétrole sur le littoral de Skikda.
Ces accords visaient à évaluer les éventuelles ressources fossiles offshores en Méditerranée. L’exploitation offshore est une nouvelle approche pour valoriser nos richesses sous-marines. Tout est à créer, à développer et surtout à anticiper. Cette activité entraînera le développement de services maritimes, tels que la construction de bateaux et les travaux sous-marins, ainsi que le recours à des aéronefs (hélicoptères) pour alimenter les plateformes offshore. Cela inclut également le développement de l’enseignement supérieur et de la formation pour répondre aux nouveaux besoins.
Cet accord fait partie des efforts de l’agence ALNAFT pour attirer des investissements de qualité et renforcer les capacités techniques dans le domaine de l’exploration en mer. Ces partenariats devraient permettre de réaliser de nouvelles découvertes et conforter la place de l’Algérie comme destination pertinente, à quelques encablures du littoral sud de l’Europe, pour les investissements énergétiques, notamment en offshore, devenus d’une importance stratégique pour notre pays. L’Égypte, par exemple, est en train de devenir un hub de collecte et de transit du gaz naturel extrait des gisements de la Méditerranée orientale, pour être liquéfié dans les deux complexes égyptiens ou transporté vers l’Europe par gazoducs et méthaniers. C’est un concurrent à ne pas négliger.
Actuellement, plus de soixante plateformes fonctionnent déjà en Méditerranée et de nombreux forages sont en cours. La majorité se trouve au large de la Tunisie (43), tandis que l’Italie en compte 13, la Libye 5 et la Grèce 3. À cela s’ajoutent les forages en cours, dont 6 en Égypte, 2 en Italie, 20 en Tunisie et 1 en Croatie, avec d’autres projets encore en attente du dernier feu vert. Cet engouement s’explique en partie par les nouvelles techniques de forage permettant d’extraire du pétrole et du gaz à de grandes profondeurs.
Quels sont, selon vous, les défis techniques et environnementaux spécifiques à l’exploitation Offshore en Méditerranée que l’Algérie devra relever?
En ce qui concerne les défis techniques, je ne suis pas inquiet. En effet, il existe des milliers d’Algériens travaillant dans le secteur offshore pétrolier et gazier à travers le monde, notamment au Moyen-Orient. Cette diaspora répondra avec enthousiasme à l’appel pour retourner au pays et partager leurs expériences avec les jeunes générations. Concernant les défis environnementaux, l’Algérie, et Sonatrach en particulier, a développé une chaîne de valeur environnementale exceptionnelle qu’elle adaptera aux spécificités de l’offshore.
Cette approche permettrait de minimiser l’impact environnemental des opérations offshore, tout en assurant une exploitation durable des ressources. Ces efforts conjoints montrent que l’Algérie est bien positionnée pour relever les défis techniques et environnementaux liés à l’exploitation offshore en Méditerranée. Cela pourrait renforcer la position du pays comme leader dans le secteur énergétique.
Dans quelle mesure cet accord avec Chevron pourrait-il contribuer au transfert de technologies et au développement des compétences locales en matière d’exploration offshore?
Les secteurs pétroliers et surtout gaziers offrent de vastes opportunités. Près de 20 % des réserves de pétrole mondiales et environ 30 % de celles de gaz naturel se trouvent actuellement dans les fonds marins, selon IFP Énergies nouvelles. En s’associant avec Chevron, Sonatrach se positionne sur ces nouveaux marchés porteurs.
En outre, cet accord aidera Sonatrach à se préparer à l’affaiblissement des ressources fossiles onshore en diversifiant ses sources de production. Le développement des compétences locales est essentiel pour assurer la durabilité et l’autonomie du secteur énergétique algérien.
Compte tenu de votre expertise en études technico-économiques, quels impacts économiques anticipez-vous pour l’industrie pétrolière algérienne à moyen et long terme ?
À moyen et long terme, l’industrie pétrolière et gazière algérienne se développera pour produire des produits finis à base de transformation de gaz et de pétrole. En tant qu’ingénieur diplômé de l’Institut National des Hydrocarbures et de la Chimie de Boumerdès, j’ai vécu l’époque de l’industrialisation et du plan Valhyd (pour la valorisation des hydrocarbures).
Il faudrait mettre en place un plan incluant des systèmes de production intégrés, modernes et numérisés, afin de ne plus vendre seulement des matières premières (pétrole et gaz), mais de produire des médicaments, des plastiques et des produits chimiques de dernière génération. De plus, la construction de zones industrielles et d’activités le long des autoroutes permettrait de rapprocher les bassins d’emplois des bassins de résidence, rendant chaque Algérien un entrepreneur né. L’Algérie dispose de tous les atouts pour réussir cette transformation.
Comment cet accord s’inscrit-il dans la stratégie globale de développement du secteur des hydrocarbures en Algérie, notamment en termes d’attraction des investissements étrangers?
Le gaz naturel conserve une place centrale dans tous les scénarios de prospective des acteurs des hydrocarbures. Les prévisions estiment que dans 25 ans, le gaz représentera encore entre 24 % et 30 % du mix énergétique mondial dans les scénarios de « Tendances actuelles », ce qui entraînerait une augmentation de la température supérieure à 3°C d’ici la fin du siècle.
Dans le scénario « Rupture », le gaz représenterait environ 22 % du mix énergétique (contre 24 % actuellement). Cela montre que le développement de l’énergie fossile n’est pas près de se terminer, et l’Algérie dispose de tous les atouts pour réussir une « Algérie nouvelle développée ». En conséquence, notre pays continuera à attirer les investisseurs.
Entretien réalisé par Lyes M.