M’HAMED HAMIDOUCHE, ENSEIGNANT ET EXPERT ÉCONOMIQUE

«Le Ramadhan transforme profondément le paysage économique national»

M’hamed Hamidouche, Enseignant et Expert économique, affirme que «le Ramadhan transforme profondément le paysage économique national».

Dans cet entretien, l’économiste M’hamed Hamidouche analyse l’impact du Ramadhan sur les secteurs économiques algériens et propose des solutions adaptées.

Entretien réalisé par Lyes Mechti

Comment le Ramadhan affecte-t-il traditionnellement l’activité économique et les rendements dans les différents secteurs économiques en Algérie?

Le Ramadhan transforme profondément le paysage économique national, créant une dynamique contrastée selon les secteurs d’activité. Cette période engendre une réorganisation temporaire mais significative de l’économie, avec des impacts mesurables et des tendances qui se répètent année après année.

Dans le secteur de la distribution et de la consommation, l’effet est spectaculaire avec une augmentation moyenne de 30 à 40% des dépenses des ménages durant ce mois. Cette hausse se concentre particulièrement sur les produits alimentaires, dont les ventes peuvent bondir de 50 à 60% pour certaines catégories comme les dattes, la semoule, les huiles et les produits laitiers. Les grandes surfaces enregistrent généralement une augmentation de fréquentation de 25% et une hausse du panier moyen de 35%, tandis que les commerces de proximité voient leur chiffre d’affaires augmenter de 20 à 30%.

Toutefois, cette surconsommation s’accompagne d’une inflation saisonnière qui  peut atteindre 5 à 8% sur certains produits de première nécessité, créant ainsi des tensions inflationnistes temporaires mais récurrentes. Dans le secteur de la restauration, la dichotomie est saisissante: une chute d’activité de 90%  et même plus. Ce phénomène a donné naissance à une économie de « compensation » où les établissements se réinventent en proposant des formules « spécial ftour » ou de ventes de gâteaux spéciaux et autres friandises.

Le secteur du tourisme présente une configuration contrastée : le tourisme international subit une baisse de 80 à 95% des réservations hôtelières, mais le tourisme domestique connaît un rebond de 20 à 25% à l’approche de l’Aïd el Fitr. Cette période voit également une migration temporaire des populations urbaines vers les régions d’origine, augmentant de 40 à 45% le taux d’occupation des transports interurbains dans les dix derniers jours du Ramadhan.

Qu’en est-il du secteur industriel?

Dans le secteur industriel, la productivité globale diminue d’environ 20 à 25% selon certaines estimations, principalement en raison des horaires réduits et de la fatigue des employés. Cependant, l’industrie agroalimentaire fait figure d’exception avec une augmentation de production de 35 à 40%, soutenue par des politiques d’anticipation des stocks et l’adoption généralisée du travail en équipes (2×8 ou 3×8) qui peut faire grimper les coûts salariaux de 25 à 30%.

Les usines de production de boissons gazeuses, de produits laitiers et de confiseries augmentent leur cadence de production de 50 à 60% pour répondre à la demande accrue. Les études montrent que le rendement industriel diminue progressivement au fil de la journée de jeûne, avec une baisse plus marquée lors des dernières heures de travail.

Le secteur agricole subit également des transformations notables pendant le Ramadhan. D’après les données, on observe une baisse d’activité de 30 à 35% dans les exploitations agricoles, particulièrement dans les régions où les températures sont élevées. La productivité de la main-d’œuvre agricole diminue de 25 à 30% durant les heures les plus chaudes, affectant particulièrement les cultures maraîchères qui nécessitent des interventions quotidiennes. Cette réduction d’activité se traduit par une pression supplémentaire sur les prix des produits frais, avec des hausses moyennes de 25 à 35% pour les légumes et de 20 à 25% pour les fruits.

Cette diminution d’activité se traduit par des retards significatifs dans les délais de livraison, estimés entre 20 et 30 jours pour un chantier d’ampleur moyenne (une durée initiale de 6 à 12 mois). Les entreprises du secteur anticipent cette baisse en accélérant les travaux avant le Ramadhan, ce qui crée un pic d’activité (+20 à 25%) dans les semaines précédentes, suivi d’un ralentissement important pendant le mois sacré.

Le secteur financier et bancaire adopte une configuration spécifique durant le Ramadhan avec des horaires réduits (9h-15h sans interruption), représentant une diminution de 30 à 35% du temps d’ouverture. Paradoxalement, l’intensité des transactions s’accroît sur ces plages condensées. Les retraits d’espèces augmentent de 25 à 30% avant le Ramadhan, suivis d’une hausse de 40 à 45% de la demande d’espèces pour la consommation. Les banques répondent en augmentant leurs réserves liquides de 15 à 20%. La vélocité monétaire s’accélère, reflétant une activité commerciale intense malgré les horaires limités.

Le secteur de l’énergie connaît une transformation de sa courbe de consommation typique, avec une diminution de la consommation industrielle (baisse de 15 à 20%) compensée par une augmentation significative de la consommation domestique (+30 à 35%). Le pic de consommation électrique se déplace des heures de travail (10h-15h en temps normal) vers la période précédant immédiatement la rupture du jeûne (17h-19h), créant un pic quotidien 25 à 30% supérieur à la normale et parfois plus.

Cette reconfiguration temporaire du réseau électrique nécessite une adaptation de la production avec une sollicitation accrue des centrales, augmentant le coût moyen du kWh produit de 10 à 15%. Ces changements illustrent parfaitement comment les habitudes de consommation énergétique évoluent radicalement pendant le Ramadhan.

Dans le domaine des télécommunications, on observe un déplacement temporel des pics de trafic, avec une baisse de 15 à 20% pendant la journée mais une explosion des communications (+60 à 70%) dans les heures suivant l’iftar jusqu’à tard dans la nuit. Les opérateurs téléphoniques rapportent une augmentation de 45 à 50% du volume de données mobiles consommées entre 20h et 2h du matin, nécessitant un renforcement temporaire des capacités réseau de 25 à 30% dans les zones urbaines. Ce phénomène témoigne de l’intensification des interactions sociales et familiales durant les soirées du Ramadhan.

Les administrations publiques fonctionnent généralement selon un régime spécial avec des horaires continus et réduits (9h-15h sans interruption) qui diminuent l’amplitude de service de 25 à 30%. Cette réduction s’accompagne d’une baisse de productivité administrative estimée à 20-25% et d’une augmentation des délais de traitement des dossiers de 30 à 35%. La performance des agents administratifs diminue progressivement au fil de la journée.

Quelles sont les stratégies que les entreprises peuvent adopter pour atténuer l’impact de la baisse d’activité durant le Ramadhan tout en respectant les pratiques culturelles et religieuses?

Pour surmonter les défis liés au Ramadhan, les entreprises peuvent adopter plusieurs approches stratégiques efficaces tout en respectant les pratiques culturelles et religieuses. La réorganisation des cycles de travail représente la stratégie fondamentale. En repensant l’organisation des tâches quotidiennes, les entreprises peuvent récupérer jusqu’à 70% de la productivité normalement perdue. Concrètement, cela implique d’adopter une production plus flexible avec des livraisons plus fréquentes et des stocks réduits de 25-30%. Les entreprises gagnent également à redistribuer quotidiennement les responsabilités entre les employés selon leur niveau d’énergie, et à concentrer les tâches importantes en début de journée, quand la concentration est maximale (vers 8h-11h).

La gestion adaptée du personnel constitue un second pilier essentiel. Les études montrent qu’une telle approche permet de maintenir 75-80% du niveau habituel de performance. Cela passe par l’attribution des tâches selon les capacités de résistance à la fatigue de chaque employé, l’instauration de pauses stratégiques qui s’allongent progressivement au fil de la journée, et la fixation d’objectifs quotidiens réalistes dont l’accomplissement est célébré. La création d’équipes travaillant en horaires décalés pour les fonctions essentielles assure également une continuité efficace.

Pouvez-vous nous expliquer comment les variations des habitudes de consommation durant le Ramadhan influencent les marchés locaux et les prix des produits de base ?

La demande exponentielle pour certains produits emblématiques crée une pression considérable sur les marchés. L’observation des tendances de consommation révèle des schémas spécifiques au Ramadhan, avec une influence plus forte des facteurs saisonniers et culturels sur les comportements d’achat. Les dattes, aliment traditionnel de rupture du jeûne, voient leur consommation multipliée par 4 à 5 pendant cette période, entraînant des hausses de prix pouvant atteindre 40 à 50% pour les variétés les plus prisées comme la Deglet Nour.

L’étude des comportements de substitution entre différentes variétés de dattes montre que les consommateurs restent fidèles à leurs préférences malgré les hausses de prix, ce qui explique la persistance de l’inflation sur ce produit emblématique. Selon les données, la consommation de lait augmente de 30 à 35%, celle de la semoule de 25 à 30%, et celle des légumineuses  de 40 à 45%. Cette concentration de la demande sur une palette restreinte de produits crée un phénomène d’inflation saisonnière caractéristique qui suit un schéma prévisible d’augmentation rapide suivie d’une stabilisation progressive.

La courbe d’évolution des prix suit un schéma prévisible: une augmentation brutale de 15 à 20% en moyenne dans les deux semaines précédant le Ramadhan (phase d’anticipation), suivie d’un pic de 25 à 30% durant la première semaine (phase d’ajustement), puis une stabilisation relative ou une légère baisse de 5 à 10% à partir de la deuxième semaine (phase d’adaptation). Ce phénomène révèle un mécanisme d’autorégulation partielle du marché, mais qui s’établit à un niveau globalement supérieur de 15 à 20% aux prix habituels. Les fluctuations les plus marquées concernent les produits frais, dont les prix peuvent varier de 30 à 40% en l’espace de quelques jours.

Les marchés informels connaissent une expansion de 25 à 30% pendant le Ramadhan, avec des écarts de prix pouvant atteindre 30 à 40% par rapport aux circuits officiels pour certains produits importés ou contingentés. Ce phénomène est particulièrement marqué pour les produits faisant l’objet de subventions étatiques comme la semoule, le sucre ou l’huile, dont le détournement vers des circuits parallèles s’intensifie pendant cette période, créant des tensions sur le marché régulé.

Et c’est là qu’intervient la régulation…

Les mécanismes gouvernementaux de régulation, tels que le plafonnement des prix, les importations stratégiques ou l’ouverture de marchés solidaires, parviennent à contenir partiellement cette inflation saisonnière. Certaines études académiques indiquent que ces interventions réduisent l’inflation de 8 à 10 points par rapport à ce qu’elle serait dans un marché totalement libre. Toutefois, leur efficacité reste limitée par les capacités de contrôle et les phénomènes de stockage spéculatif qui s’intensifient à l’approche du Ramadhan.

Quels sont les exemples de pays ou d’entreprises qui ont réussi à maintenir leur performance économique durant le Ramadhan, et quelles leçons l’Algérie pourrait en tirer?

L’analyse comparative des performances économiques pendant le Ramadhan à l’échelle internationale révèle des modèles d’adaptation dont l’Algérie pourrait s’inspirer pour optimiser sa gestion de cette période particulière et en faire un véritable levier de croissance. L’Indonésie, première économie musulmane mondiale en termes de population, a transformé le Ramadhan en catalyseur économique majeur. Ce pays enregistre une augmentation de son PIB trimestriel de 0,3 à 0,5% lors du trimestre incluant le Ramadhan, contrairement à la stagnation ou au recul observé dans d’autres économies des pays musulmans.

L’étude détaillée de son économie pendant cette période montre une reconfiguration sectorielle significative, avec une contribution accrue de la consommation intérieure (+1,2 points) compensant largement le ralentissement du secteur productif (-0,7 point). L’observation sur plusieurs années montre que l’importance économique du Ramadhan s’est progressivement renforcée dans ce pays, traduisant l’institutionnalisation croissante de cette période comme cycle économique distinct. L’expérience internationale démontre clairement que le Ramadhan peut être transformé d’un défi économique en opportunité de croissance, à condition d’adopter une approche intégrée, anticipative et adaptée aux spécificités culturelles de cette période sacrée.

L. M.

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