ADEL MAHMOUD, ANALYSTE POLITIQUE JORDANIEN
«Existence d’un accord de fond entre l'ennemi sioniste et les États Unis»

Adel Mahmoud, analyste politique jordanien, suggère selon son analyse l’«existence d’un accord de fond entre l’ennemi sioniste et les États Unis».
Le monde arabe traverse une conjoncture sans précédent, avec le plan visant à effacer la cause palestinienne à travers le projet de déplacement de plus d’1 million de Palestiniens vers les pays voisins. De nombreux pays arabes rejettent ce plan, car une telle mesure signifierait la fin de la cause palestinienne. Mais face aux pressions croissantes et aux scénarios incertains entourant le droit des Palestiniens, ce projet suscite de nombreuses inquiétudes. Dans cet entretien, Adel Mahmoud, auteur et analyste politique jordanien, analyse les enjeux géopolitiques de cette initiative et les réactions régionales face à un tel péril.
Entretien réalisé par Assia Boucetta
Quels sont les risques géopolitiques liés au plan proposé par le président Trump visant le déplacement forcé des Palestiniens?
Le président Trump a proposé un plan jugé irréaliste qui traduit les intentions de l’extrême droite de l’occupant qui cherche à expulser les Palestiniens. Cette proposition vise à organiser un déplacement en douceur sous un prétexte humanitaire apparent, mais qui, en réalité, cherche à les installer dans les pays voisins. L’administration Trump prévoit d’exercer des pressions sans précédent en coulisse sur la Jordanie pour qu’elle accepte ce plan, mais la Jordanie s’y opposera fermement, refusant de devenir une patrie de substitution pour les Palestiniens.
Cette position n’est, d’ailleurs, pas nouvelle à Washington. Lors de sa 1e tournée, après le déluge d’Al Aqsa, l’ancien secrétaire d’État Antony Blinken s’est rendu à Amman et au Caire où il avait promu l’idée d’un transfert des Palestiniens. Il a été confronté à un rejet catégorique de la part des Palestiniens, des Jordaniens et des Égyptiens, et il a dû abandonner le sujet, bien qu’il l’ait présenté comme une mesure temporaire visant à atténuer la souffrance humanitaire des habitants de Ghaza. Forts de notre expérience de 70 à 80 ans de ce conflit, nous savons que tout ce qui est temporaire dans la logique de l’ennemi devient permanent.
Dans quelle mesure la stratégie américaine visant à déplacer les Palestiniens pourrait se heurter à la résistance régionale et quelles sont les alternatives face à un tel projet?
Le retrait de la tutelle hachémite sur les Lieux saints figure parmi les objectifs clés de ce plan, et les récentes déclarations indirectes de Donald Trump laissent planer un certain doute quant à la direction que prendra la situation. Un sommet arabe d’urgence, suggéré par certains acteurs de la région, pourrait offrir une opportunité de clarifier la position des pays hésitants et, dans le même temps, susciter des préoccupations au sein des cercles influents aux États Unis.
L’un des enjeux majeurs de cette dynamique est l’implication de la Jordanie dans un projet visant à la plonger dans un chaos géopolitique. Ce scénario, que j’avais anticipé, il y a quelques mois, semble être soutenu par Washington.
Est-ce que ce plan a réellement des chances de réussir?
Les récentes déclarations et directives concernant le déplacement forcé des Palestiniens vers l’Égypte et la Jordanie s’inscrivent dans un contexte plus large. En effet, la première analyse des faits suggère l’existence d’un accord de fond entre l’ennemi sioniste et les États Unis, un accord en préparation depuis octobre dernier.
Ce plan s’appuie sur un modèle déjà testé dans d’autres contextes et comprend des propositions adressées aux pays voisins. Bien que ce plan cible principalement l’Égypte et la Jordanie, il est probable qu’il échoue.
Pourquoi? Parce que le monde fait face à des crises bien plus graves en matière de déplacements forcés, notamment en Asie et en Europe. Et puis, il serait illogique de croire qu’après l’échec de la guerre, pour imposer de tels déplacements, un autre mécanisme permettra de les réaliser. Ce plan, bien qu’il soit un projet américain, reste en grande partie lié aux dynamiques internes des États Unis, qu’ils soient dirigés par des démocrates ou des républicains. C’est pourquoi, il est impératif d’ajuster nos stratégies en conséquence.
Trump, quant à lui, ne s’appuie ni sur la diplomatie internationale ni sur les décisions de la Ligue arabe, dont l’influence a considérablement diminué au fil des années. Les pressions exercées sur les pays concernés seront considérables et hors du cadre officiel, avec des décisions prises puis révisées en fonction des évolutions géopolitiques mondiales. Aujourd’hui, la véritable menace réside dans la situation en Cisjordanie. Un enjeu plus crucial encore que Ghaza, car il pourrait redéfinir l’équilibre régional et accélérer une déstabilisation dont les
répercussions seraient immenses pour l’ensemble du Moyen-Orient.
Comment la Jordanie pourrait-elle résister à la pression internationale concernant ce projet, et quelles stratégies devraient être mises en place pour préserver sa position, tout en protégeant la cause palestinienne?
Nous ne devons pas nous engager dans une confrontation économique, politique et sécuritaire avec les États Unis, car cela ne ferait qu’aggraver la situation intérieure et extérieure du pays. Le projet de déplacement des Palestiniens vers la Jordanie est évident, le roi l’a clairement exprimé dans son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies: «La Jordanie ne sera pas une patrie de substitution». C’est pourquoi, nous devons analyser ces événements avec lucidité, loin de toute surenchère, inquiétude ou peur.
L’idée de liquidation de la cause palestinienne à travers le «deal du siècle» a échoué, car elle reposait sur des illusions et des projets temporaires. Aujourd’hui, je le dis: il faut surveiller les actions de Trump, pas seulement ses paroles. La Jordanie n’est pas surprise. J’avais même évoqué cette évolution, il y a plusieurs mois, dans l’une de mes déclarations pour dire que l’ordre international ne peut pas être réorganisé en Palestine sans la Jordanie. Pour nous, cette question est naturelle.
En apparence, la déclaration de Trump semble humanitaire, mais en réalité, elle vise à installer définitivement les Palestiniens ailleurs. Il s’agit davantage d’un accord secret que d’une simple déclaration.
Biden avait tenté discrètement, sous l’administration démocrate, de mettre en œuvre un plan de déplacement des Palestiniens de Ghaza, mais il a échoué. Pourquoi avoir choisi Trump alors? Parce que sa personnalité est propice à la confrontation. Dès son 1e jour, il a levé les sanctions contre les colons, ce qui a été un feu vert pour le déplacement forcé. Son projet vise davantage la Cisjordanie. Mais le fond du plan de Trump est illogique et irréalisable. Déplacer plus d’1 million de personnes vers un autre pays, comme la Jordanie, est extrêmement difficile.
Dans quelle mesure la position mesurée de la Jordanie face à Trump pourrait-elle évoluer en fonction des pressions croissantes dans les prochaines semaines?
Je prévois que dans les prochains jours, la Jordanie fera face à des pressions sans précédent en coulisse, ce qui est habituel avec Trump et l’administration américaine. Mais ce plan ne réussira pas, car Trump sera déjà en conflit sur plusieurs continents, à cause de cette question. La Jordanie est habituée à ses déclarations et décisions controversées, lui qui revient souvent sur ses engagements internationaux. Il ne faut, toutefois, pas oublier que la situation a pris un nouveau tournant lorsque l’ennemi a concentré son attention sur la Cisjordanie. Il pourrait bien y avoir une stratégie israélo-américaine de déplacement progressif, visant non seulement la Cisjordanie, mais
aussi Al Qods.
L’objectif serait alors d’éliminer ce qu’on appelle la tutelle hachémite sur les Lieux saints. C’est une tactique de l’occupant pour réorganiser la situation en Jordanie et en Palestine, qu’il faudrait d’abord pousser les Palestiniens vers les pays voisins. Mais je pense que la Jordanie ne se contentera pas d’une réponse diplomatique.
Si un déplacement forcé des Palestiniens venait à se concrétiser, une telle situation compliquerait encore plus les dossiers du Moyen-Orient.
Les déclarations jordaniennes d’aujourd’hui sont restées mesurées vis-à-vis de Trump. Mais les Jordaniens, peuple et gouvernement, tout comme les Palestiniens, restent fermement opposés à toute tentative de déplacement forcé.
Dans le projet de Trump visant le déplacement des Palestiniens, l’avenir de Ghaza après cette trêve demeure incertain. Quels sont les scénarios possibles pour ce territoire?
La situation à Ghaza, avec ses infrastructures complètement détruites, rend la gestion par le Hamas difficile. De plus, l’occupant exercera des pressions politiques qui rendront peu probable que le Hamas puisse en assumer la gestion. Il est possible qu’un acteur tiers, autre que le Fatah, intervienne, par exemple, à travers une commission spéciale chargée de gérer ce qu’on appelle la trêve. L’ennemi, en tout cas, exercera une domination sur toute zone militaire, quelle que soit la taille de la zone tampon. Il s’agira d’une position militaire, sous l’administration Trump. Il est ainsi probable que l’ennemi reste présent à Ghaza, quelque soit le territoire qui lui sera attribué à la suite des résultats de cette guerre.
Cependant, des surprises sont possibles, et l’accord pourrait échouer, entraînant la reprise des combats. Cette hypothèse reste envisageable, car d’après ma lecture de la situation, les États Unis agissent avec une stratégie complexe, en collaboration avec le Royaume Uni, l’Allemagne et l’occupant sioniste, pour réorganiser le Moyen-Orient. Nous devons suivre attentivement les évolutions après la trêve, sachant que l’essentiel du scénario se
trouve dans la 2e phase de la réorganisation du Moyen-Orient, en particulier au Yémen, en Irak, en Iran et en Cisjordanie.
A. B.