MOSTEFA ZEROUALI, CONSULTANT EN BANQUE ET FINANCE

«Le privé peut tirer les banques vers l’excellence»

Mostefa Zerouali, consultant en banque et finance, affirme que «le privé peut tirer les banques vers l’excellence».

Mostefa Zerouali, consultant en banque et finance, analyse, dans cet entretien, les enjeux et perspectives de l’ouverture du secteur bancaire algérien aux opérateurs privés. Il éclaire les avantages, défis réglementaires et impacts attendus sur l’économie nationale.

Entretien réalisé par Lyes Mechti

Quels sont les avantages potentiels, pour l’économie nationale, de la création par les opérateurs privés de
banques et établissements financiers?

Tout d’abord, il me paraît nécessaire de rappeler que le secteur bancaire est totalement ouvert à la concurrence nationale et internationale. Le cadre juridique régissant le système bancaire, notamment la dernière loi monétaire et bancaire numéro 23-09économie et ses textes d’application, prévoit les modalités et les conditions d’installation et d’agré-ment des banques en Algérie, y compris pour les opérateurs privés nationaux et étrangers. Ensuite, comme tout marché, le système bancaire est un véritable marché de capitaux et d’intermédiation financière entre les détenteurs d’excédents de capitaux (épargnants) et demandeurs de capitaux (investisseurs).

S’agissant des avantages, les opérateurs privés sont surtout animés par des soucis de rendements et des motivations mercantiles qui les poussent à rationaliser leur fonctionnement. Ceci participe directement et indirectement à l’amélioration de la compétitivité et à la rationalité de tout le système bancaire. Cette compétitivité conduit souvent à l’innovation et l’amélioration des conditions commerciales qui profitent aux clients et à l’économie nationale. C’est ce qui est appelé efficience de l’écosystème. La compétitivité, l’innovation et l’efficience se traduisent par des solutions meilleures et des outils diversifiés d’amélioration de l’inclusion financière du pays.

Par ailleurs, les banques sont le principal vecteur de la mobilisation de l’épargne nationale et de sa canalisation efficacement vers le financement de l’économie. Sur ce volet, les banques privées affichent une meilleure objectivité dans le financement de l’économie et des portefeuilles clients plus sains et plus résilients. Il y a également un élément important ayant trait à la collecte de données pertinentes et proches des réalités économiques que le système bancaire peut améliorer, lorsque les bons outils et instruments sont déployés par les banques, en particulier privés.

Globalement, les soucis de rendements et de performances commerciales des banques privées implique une meilleure gouvernance et, par conséquent, elles poussent tout le secteur vers le haut et vers l’adoption des meilleurs standards et pratiques bancaires et financiers.

Quelles sont les principales conditions réglementaires et financières que doivent remplir ces opérateurs pour obtenir une licence bancaire?

Le cadre législatif et réglementaire algérien prévoit les conditions et les modalités d’installation et d’agrément des banques et des établissements financiers en Algérie. Je cite, à titre indicatif, les règlements n°24-01 fixant les conditions d’autorisation de constitution et d’agrément des banques et des établissements financiers, celui relatif au capital minimum, les BA numéros 01-25 et 02-25 du 02/03/2025 relatives aux conditions de constitution, d’agrément et d’activité de banques et établissements financiers ainsi que des banques digitales en Algérie.

Ces conditions ont globalement trait au capital minimum, à l’organisation et la gouvernance ainsi qu’aux systèmes d’information utilisés visant la protection des épargnants, la stabilité financière, l’encadrement du crédit, la gestion sécurisé des moyens de paiement publics et la garantie des bonnes pratiques bancaires et financières. Elles sont clairement spécifiées et appliquées de façon transparente par l’autorité monétaire chargée de cette mission.

Quels risques peuvent accompagner cette ouverture du secteur bancaire aux investisseurs privés, notamment en matière de gouvernance et de stabilité financière?

Vous voyez ici le pourquoi du cadre juridique et des conditions d’installation, d’agrément et d’activités des banques. Le système bancaire, dont font partie les banques privées, provoque deux phénomènes macroéconomiques systémiques, à savoir la création monétaire et la transformation monétaire. Le premier engendre un risque inflationniste quand il est exubérant, et le deuxième est un potentiel risque de liquidité quand il est abusif et hors règles prudentielles.

Aussi, le système bancaire est au cœur de la gestion des risques sur les taux d’intérêt, le taux de change et sur la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Parfois, les impératifs mercantiles l’emportent sur les normes éthiques et les règles de bonne conduite. Aussi, une mauvaise gestion des banques peut être source de risques spécifiques sur les épargnants, les entreprises et avoir un impact négatif sur l’inclusion financière et les efforts de développement économiques du pays. Vous comprenez que lorsque Monsieur le président de la République évoque le risque sur la sécurité nationale, c’est à tous ces risques qu’il fait allusion.

Comment de nouvelles banques privées pourraient-elles contribuer à améliorer le financement des PME et à réduire la dépendance du pays aux banques publiques?

Les banques privées sont des entreprises privées aussi. Elles sont animées, comme je le disais, par des motivations financières et commerciales qui modèrent grandement leur subjectivité en matière de prise de décision, leur impose une certaine célérité dans ce processus. La compétitivité commerciale et la pression sur les ressources poussent les banques privées à proposer des alternatives agiles, des processus plus transparents et des produits et services innovants.

Donc, ce sont les PME/PMI, les professionnels et les particuliers qui bénéficient de cette compétitivité sur le rapport qualité/coûts ou frais bancaires. Par ailleurs, les banques publiques sont très compétitives sur les coûts des ressources corporates, mais elles ne sont pas suffisamment agiles ni tech-nologiquement bien dotées. Je tiens à préciser que les banques publiques ont des contraintes d’ordre stratégique portées par les impératifs de développement économique national, chose que les banques privées vont utiliser comme planche de surf pour aller vers les PME/PMI et les professionnels qui gravitent autour de cette stratégie de développement national mais qui sont animés par les contraintes existentielles de performances commerciales et financières.

L’environnement est-il favorable à l’émergence d’un secteur bancaire privé performant, en termes d’infrastructure financière, de cadre légal et de confiance des usagers?

L’environnement actuel, national et international, est très volatile sur de nombreux volets : technologies volatiles, instabilité politique internationale, risques juridique avec le retour du protectionnisme, risques financiers liés au surendettement des économies. Cependant, pour l’Algérie, intelligente, ambitieuse et organisée, tous ces risques peuvent dissimuler dans leur sillage des opportunités exceptionnelles de faire des sauts économiques significatifs et rattraper de nombreux retards cumulés depuis les années 1990. Je prends l’exemple des technologies, les innovations bancaires et financières digitales qui remettent les pendules à l’heure entre tous les pays du monde. L’Inde et le Brésil sont les meilleurs exemples en la matière.

Le retour du protectionnisme est une opportunité unique et une occasion à ne pas rater pour doter nos entreprises des meilleures armures et outils de conquête de parts de marchés en Algérie et à l’international (services digitaux à la diaspora et exportations de services bancaires et financiers). Cependant, nous avons des insuffisances auxquelles nous devons apporter des solutions agiles et rapides.

Je pense en particulier à la souplesse et la progressivité dans le cadre juridique, l’ambition dans le choix des infrastructures publiques digitales, l’adaptation du cadre fiscal aux impératifs d’inclusion financière pour améliorer la qualité et la quantité des données économiques, financières et bancaires réelles collectées et, enfin, l’ouverture des données personnelles dans le cadre d’une stratégie nationale d’open finance et d’open banking et des mécanismes agiles de partenariats-publics-privés, afin de réduire les frottements administratifs et fiscaux qui alourdissent le fonctionnement de tout l’environnement.

L. M.

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