IMEN CHAANBI, CONSULTANTE EN GÉOPOLITIQUE ET GÉOSTRATÉGIE
«L’Algérie fait avancer le dossier libyen»

Imen chaabi, consultante en géopolitique et géostratégie, affirme que «l’Algérie fait avancer le dossier libyen».
La Libye est toujours en proie à l’instabilité politique, aux tensions sécuritaires, ainsi qu’à des défis économiques et humanitaires. Les efforts internationaux pour encourager le dialogue et soutenir les réformes sont essentiels pour éviter une dégradation de la situation. Le Groupe A+3 a, lors de sa dernière réunion au Conseil de sécurité, rappelé que «la Libye se trouvait à un tournant décisif de son histoire». La présence des forces étrangères sur le
sol libyen paralyse le processus de paix.
L’absence de gouvernement unifié, l’insécurité, l’ingérence étrangère et la présence des milices empêchent la tenue d’élections. Dans ce contexte, il devient essentiel de mobiliser des outils de veille stratégiques et d’analyse prédictive pour mieux comprendre les dynamiques en cours, anticiper les évolutions possibles et orienter les actions à mener à court et moyen termes. Dans cet entretien, Imen Chaanbi décrypte les dernières évolutions de cette crise.
Entretien réalisé par Nadia Kerraz
En dépit de tous les efforts diplomatiques consentis pour trouver une solution définitive à la crise libyenne, cette dernière est toujours posée… Pourquoi selon vous?
Bien que de nombreuses initiatives aient été entreprises, la crise libyenne reste sans solution. Les médiations internationales n’ont pas abouti à un consensus durable. Les rivalités politiques internes, l’ingérence étrangère et la fragmentation des institutions alimentent l’instabilité. La question libyenne demeure d’actualité, nécessitant un engagement renouvelé pour une paix inclusive et durable. L’Algérie, à travers le Groupe A+3, soutient le processus pacifique et inclusif en Libye, tout en dénonçant les conséquences néfastes des ingérences étrangères dans le pays.
Le Groupe A+3 a mis en garde contre la dégradation de la situation. Pourquoi cette incapacité à surmonter les différends entre les deux parties au conflit?
Les conflits entre les gouvernements libyens résultent de la chute de Kadhafi en 2011, entraînant une fragmentation du système politique. Le Gouvernement d’union nationale (GUN) à Tripoli est dirigé par
Abdelhamid Dbeibah. Le gouvernement de l’Est, autoproclamé, est dirigé par le maréchal Haftar. Les rivalités tribales, les milices armées, l’absence d’un pouvoir central fort et l’ingérence étrangère exacerbent les divisions.
Les milices armées représentent une menace pour les Libyens en raison de leur présence dans l’administration et dans le secteur économique du gouvernement de l’Ouest.
Certaines milices sont infiltrées par des membres d’Al Qaïda au Maghreb islamique ou des djihadistes locaux. La Libye occupe une place stratégique en Afrique du Nord, tant sur le plan économique que géopolitique. Située entre plusieurs pays, elle sert de porte d’entrée au Sahel et d’accès à l’Europe. Ce qui empêche toute forme de résolution du conflit. La présence des forces étrangères est avancée comme cause de complexification de la crise.
Êtes-vous de cet avis?
Les activités militaires étrangères qui se chevauchent en Libye ont un impact considérable sur la stabilité du pays et les perspectives d’un gouvernement unifié, contribuant à sa fragmentation. L’attitude de pays relève plus
d’une volonté de maintenir la Libye divisée plutôt que de rechercher une réunification. Chaque pays souhaite conserver ses intérêts économiques et stratégiques. Certains pays voisins ont exploité la crise libyenne pour ins
taller des bases militaires et déployer des forces spéciales.
D’autres souhaitent répandre l’idéologie islamiste, voire faire de la Libye l’annexe d’un califat. En effet, l’ingérence étrangère renforce les divisions internes entre les groupes armés, les tribus et les milices. Chaque puissance, en soutenant militairement et politique ment l’un des gouvernements, accentue le conflit entre les factions rivales, empêchant toute perspective d’unification nationale. La présence de forces étrangères sur le territoire libyen empêche l’émergence d’une armée nationale. En effet, les pays impliqués militairement forment les officiers de chaque armée. Leur présence militaire est la continuité de leur présence politique et diplomatique.
Les pays souhaitent sauvegarder leurs intérêts économiques et stratégiques. La Turquie, en déployant ses forces militaires dans la Tripolitaine, a souhaité contrôler les infrastructures dites stratégiques (ports, aéroports) à Tripoli et à Misrata. En proposant d’être le protecteur du GNU, la Turquie s’est imposée comme le principal partenaire commercial et militaire de ce gouvernement. Cette situation nuit aux accords politiques et économiques signés avec d’autres pays. La présence de forces étrangères a aussi un impact sur l’économie libyenne. La plupart des attaques ont lieu près des terminaux pétroliers.
Les revenus pétroliers libyens représentant 90% des recettes de l’État. Les conflits opposant les acteurs affectent la production pétrolière. À cela s’ajoute la présence des combattants étrangers utilisés par certains acteurs comme une arme d’influence voire de déstabilisation. Les puissances étrangères, en se livrant à une guerre de proxy sur le territoire libyen, alimentent la division politique. Elles contribuent à la déstabilisation du pays, rendant difficile l’instauration d’un gouvernement stable et unifié. Cela compromet toute perspective de paix à court et moyen termes. Cette situation risque clairement d’enfoncer la Libye dans une troisième guerre civile. Ce qui entraînerait la déstabilisation de l’ensemble des pays frontaliers et l’augmentation du nombre des groupes terroristes.
Est-il permis d’espérer la tenue prochaine d’élections nationales?
Initialement prévues en 2021, les élections nationales et législatives n’ont pas eu lieu. En novembre 2024, les institutions libyennes avaient convenu d’une feuille de route soutenue par la Mission d’appui des Nations unies
en Libye (Manul) pour la tenue de ces élections. En décembre 2024, 58 municipalités libyennes ont tenu des élections municipales, avec une participation électorale atteignant 75% Le 1e janvier 2025, la Commission électorale nationale libyenne (HNEC) a prévu d’organiser des élections municipales dans 59 autres municipalités. Les élections nationales dépendent de l’adoption d’une Constitution acceptée par toutes les parties.
De plus, les candidats doivent être autorisés à se présenter et à organiser leur campagne électorale de manière libre et autonome. Les négociations tenues en décembre 2024 ont réuni les représentants du Parlement libyen et du Haut Conseil d’État. Ces discussions ont validé le principe d’organiser des élections. On note, certes, une avancée significative mais la tenue d’élections nationales en Libye dépendra de la capacité des parties prenantes à surmonter les obstacles politiques et sécuritaires.
Les parties devront respecter la feuille de route mise en place par Abdoulaye Bathily, l’ancien représentant spécial du secrétaire général de l’ONU pour la Libye. L’organisation d’élections libres, transparentes et démocratiques nécessite un consensus entre toutes les parties prenantes libyennes: les tribus, les membres de la société civile, les membres de l’ancien régime et les représentants des milices libyennes. Les membres de la communauté internationale sous l’égide de l’ONU et de l’Union africaine devront s’assurer du respect de la feuille de route.
La nomination d’un nouvel émissaire onusien, Madame Tetteh, va-t-elle faire avancer la situation?
Madame Hana Tetteh a occupé des fonctions de haut niveau au sein de l’ONU, notamment en tant que représentante spéciale pour la Corne de l’Afrique et représentante auprès de l’Union africaine. Elle a également été ministre des Affaires étrangères du Ghana et présidente du Conseil des ministres de la CEDEAO. En tant que représentante spéciale et cheffe de la Mission des Nations unies en Libye (Manul), elle devra surmonter les obstacles politiques, sécuritaires et institutionnels pour résoudre la crise libyenne.
Elle est déterminée à œuvrer pour une solution menée par les Libyens avec le soutien international. Elle devra relever plusieurs défis: la division territoriale et administrative, la présence des milices, la prise en compte des tribus et l’ingérence étrangère.
La Tunisie et l’Algérie sont deux pays impactés par la crise. Leurs efforts sont aussi contrariés par des tierces parties. Pourquoi ne veut-on pas que la Libye retrouve sa stabilité?
Les deux pays estiment que la résolution du conflit libyen doit venir d’un dialogue inclusif entre Libyens, respectant la souveraineté nationale et sans ingérence extérieure. Ils ont accepté une feuille de route commune
visant à contribuer à une solution durable, conformément à la légitimité internationale et en favorisant un dialogue entre Libyens. Les deux pays privilégient une approche de non-ingérence, ce qui limite leur capacité à
exercer une pression diplomatique sur les parties libyennes. L’Algérie favorise les initiatives multilatérales aux actions unilatérales.
Ainsi, on constate également que depuis l’élection de l’Algérie au Conseil de sécurité, le dossier libyen avance. Ainsi, l’Algérie a obtenu un accord historique au sein du Conseil de sécurité. En défendant les intérêts libyens
sur la scène internationale, l’Algérie a permis à la Libyan investment Authority de réinvestir les avoirs libyens gelés dans les institutions financières internationales. D’autres acteurs ne souhaitent pas impliquer l’Algérie et la
Tunisie dans la résolution du conflit, avec une crainte de voir leur leadership remis en cause dans la région. Leur médiation est limitée par des facteurs internes et le principe de la non ingérence.
Cependant, leur soutien aux initiatives multilatérales et au dialogue inclusif contribue précieusement au processus de paix en Libye. Il est donc souhaitable que les deux principaux pays frontaliers soient intégrés
dans le processus de résolution du conflit car ils font face aux défis migratoires. Les deux pays sont devenus un point de transit, en raison de leur proximité géographique avec l’Europe.
À cela s’ajoutent l’insécurité dans la région et la prolifération des groupes terroristes dans le Sahel. Il est important de rappeler que l’Algérie, consciente des attaques terroristes dont elle a été victime, souhaite éviter la répétition des incidents tels que ceux d’In Amenas, orchestrés par Al Qaïda au Maghreb islamique à partir du sud libyen. Idem pour la Tunisie qui a vu le retour des djihadistes syriens sur son territoire. Finalement, en s’alignant sur la position des Nations unies et de la communauté internationale, l’Algérie contribue à maintenir la paix et la sécurité dans la région.
N. K.