MOHAMED DEMICHE, EXPERT EN ÉCONOMIE

«Il est temps de bâtir une industrie nationale réellement intégrée»

Mohamed Demiche, expert en économie, estime qu’«il est temps de bâtir une industrie nationale réellement intégrée».

C’est une nouvelle étape qui s’amorce pour l’industrie nationale de l’électroménager et de l’électronique. Le ministère de l’Industrie a annoncé le lancement de l’élaboration d’un cahier des charges spécifique, censé donner un second souffle à une filière longtemps prisonnière du régime CKD/SKD relatif à l’importation des composants des appareils électroménagers sé­parément ou partiellement démontés avant leur assemblage. Mohamed Demiche, expert en économie, revient sur les enjeux de cette réforme et plaide pour une politique industrielle fondée sur la production locale, la sous-traitance et l’innovation.

Entretien réalisé par Amokrane Hamiche

La rencontre organisée récemment par le ministère de l’Industrie est-elle porteuse d’espoir pour le secteur?

Oui, clairement ! Cette réunion de concertation présidée par le ministre de l’Industrie, Sifi Ghrieb, marque un tournant im­portant. La création d’un groupe de travail chargé d’élaborer un nouveau cahier des charges est une initiative que nous attendions depuis longtemps. Le secteur a trop longtemps évolué dans un flou réglementaire. Il était temps de remettre à plat les règles du jeu pour relancer une dynamique industrielle durable.

Pourquoi cette refonte était-elle devenue urgente?

Parce que le dispositif CKD/SKD, mis en place au début des années 2000, a largement montré ses limites. Il était censé être temporaire – cinq ans tout au plus – pour permettre l’émergence d’un tissu industriel local. Mais au lieu d’aboutir à une véritable intégration industrielle, il s’est transformé en système de rente basé sur l’importation de kits. Résultat : peu de création de valeur, un manque d’emplois qualifiés et un impact négatif sur le Trésor public.

Selon vous, l’Algérie n’a pas tiré profit de ce dispositif?

Exactement ! Nous avons raté une opportunité historique. Le recours massif aux kits importés a freiné le développement d’une industrie de composants en amont. Au lieu de créer un écosystème local, on s’est contenté d’assembler. Le taux d’intégration réel est resté très faible. Cela a faussé les chiffres, freiné la compétitivité et empêché l’émergence de véritables sous-traitants locaux.

Vous militez pour un changement de cap. Quelle serait la voie à suivre?

Nous plaidons pour une transformation en profondeur du modèle actuel. Il faut libérer le potentiel de cette filière, mais cela passe par la mise en place d’un écosystème industriel cohérent. Les incitations publiques doivent être réorientées. Au lieu d’accorder des avantages douaniers aux assembleurs, il faut les transférer vers les sous-traitants locaux. C’est là que se jouera l’avenir de notre industrie.

Ce basculement des aides pourrait-il changer la donne?

Il serait décisif. En rendant les produits des sous-traitants al­gériens plus compétitifs que les composants importés, on encourage leur montée en compétence, leur investissement dans la qualité et l’innovation. Cela générera de la valeur ajoutée locale, réduira notre dépendance aux importations et ouvrira de nouvelles perspectives à l’export. C’est une approche vertueuse à tous les niveaux.

Certains producteurs défendent pourtant le maintien des avantages actuels…

C’est là toute l’ambiguïté du système. Comment peut-on encore réclamer des exonérations douanières tout en annonçant un taux d’intégration de 70%, voire 100% ? Il faut un cadre clair, basé sur des indicateurs fiables et vérifiables. Si un producteur atteint réellement ces niveaux d’intégration, alors il n’a plus besoin de soutien à l’importation. Il devrait au contraire bénéficier d’un environnement propice à l’export et à l’innovation.

Le nouveau cahier des charges devra-t-il inclure d’autres dimensions?

Absolument ! Il ne s’agit pas seulement de réformer les aspects économiques. Le futur cahier des charges doit aussi intégrer des normes strictes de qualité, de sécurité et de durabilité. Par exemple, l’efficacité énergétique ou le respect de la directive européenne ROHS, qui limite l’usage de substances dangereuses. Ce sont des standards internationaux qui renforceront la crédibilité de notre industrie sur les marchés étrangers.

Vous évoquez souvent la notion d’écosystème. Que recouvre-t-elle concrètement?

Un écosystème, c’est un ensemble d’acteurs qui travaillent ensemble : producteurs, sous-traitants, centres de R&D, start-up, instituts de formation, organismes de certification… Tous doivent être mobilisés pour structurer une chaîne de valeur solide. Aujourd’hui, il ne suffit plus d’assembler un produit, il faut aussi pouvoir concevoir, tester, innover et exporter. Et cela passe par une politique industrielle volontariste et coordonnée.

Quel rôle pour l’innovation dans cette transformation?

Un rôle central. Il faut encourager la création de start up, dé­velopper les centres de recherche appliquée et accompagner les projets à fort contenu technologique. C’est ainsi que nous pourrons concevoir des produits à haute valeur ajoutée, adaptés aux besoins locaux mais aussi exportables. L’innovation est la clé pour sortir d’un modèle d’assemblage sous perfusion d’aides publiques.

Estimez-vous que le climat actuel soit favorable à cette transformation?

Il y a une prise de conscience, tant du côté des autorités que des opérateurs. Les enjeux sont clairs : relancer l’investissement productif, créer des emplois qualifiés, réduire les importations et renforcer notre souveraineté industrielle. Si cette volonté se traduit par des mesures concrètes, alors oui, nous sommes à l’aube d’un nouveau départ.

C’est-à-dire…

Notre ambition doit être de faire de l’Algérie un hub industriel régional dans l’électroménager et l’électronique. Cela demande du temps, des moyens, mais surtout une stratégie claire. En sou­tenant nos sous-traitants, en renforçant notre capacité d’innovation, et en adoptant des standards internationaux, nous pourrons bâtir une industrie compétitive, résiliente et tournée vers l’avenir.

A. H.

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