Pr FAWZI OUSSEDIK, EXPERT EN DROIT INTERNATIONAL

«Les intérêts politiques ont pris le pas sur les valeurs humaines»

Pr Fawzi Oussedik, expert en droit international et professeur à l’université de Doha, affirme que «les intérêts politiques ont pris le pas sur les valeurs humaines».

Observateur attentif de la situation à Ghaza, le professeur Oussedik s’implique aussi dans l’aide apportée au peuple palestinien sur le plan po­litique et financier. Dans cet entretien, il aborde la crise du droit humanitaire qui s’est révélée durant ces derniers mois. Il explique les raisons de cette incapacité à défendre les valeurs hu­maines et plaide pour une implication plus active des ONG et de la société civile.

Entretien réalisé par Samira Belabed

Parlant de la situation dramatique à Ghaza, vous avez évoqué les limites du droit international humanitaire. Pourquoi cette déficience?

Le droit international humanitaire est un droit essentiel de protection des plus vulnérables en temps de guerre. Il a pour objectif de garantir la dignité humaine, notamment à travers la convention de Genève. Mais malheureusement, nous avons observé à Ghaza une série de violations fla­grantes et ces garanties juridiques ne sont nullement respectées.

Cela remet-il en cause les fondements même de ces conventions?

Absolument pas. Les conventions de Genève et de Rome et tous les textes du droit international humani­taire sont d’une qualité juridique re­marquable et protègent les civils, les blessés, les enfants, les femmes et les personnes âgées. Les textes ne sont nullement en cause. Il faut in­criminer le comportement de certains États, souvent dicté par des intérêts politiques, idéologiques, parfois même cyniques. Il existe un double langage : on proclame des principes humanitaires, mais on agit à l’opposé. Ce double discours affaiblit gravement le droit international humanitaire et cela a conduit à la banalisation de la mort Ghaza.

Que peut-on faire?

La sensibilisation est essentielle. Il faut construire une culture juridique au sein des sociétés, mobiliser les ONG influentes, créer une pression éthique. Ce n’est qu’en éveillant les consciences que nous pourrons espérer un changement durable. Il faut, tou­tefois, reconnaître que les institutions internationales sont grippées, para­lysées non par à cause de l’absence d’une volonté de mettre fin au géno­cide mais de la politique de deux poids deux mesures dont le peuple palestinien est victime.

Qu’est-ce qui explique cette paralysie?

La matrice même de ces institutions est dépassée. Comme le proclame souvent l’Algérie, il faut de véritables réformes structurelles et non pas des «réformettes». Le Conseil de sécurité, censé être garant de la paix dans le monde, est devenu le cimetière des droits à Ghaza. D’autres institutions, comme l’UNICEF, l’UNESCO n’ont pas joué leur rôle parce que les intérêts politiques ont pris le pas sur les valeurs humaines. Même les organi­sations humanitaires telles que la Croix-Rouge internationale, le Crois­sant-Rouge palestinien ou l’UNRWA pour la protection des réfugiés palestiniens sont ligotées.

Il y a 2 se­maines, 7 secouristes ont été tués. Pis, plus de 80% des personnes ciblées par l’entité sioniste sont des civils, au mépris du droit international qui est très clair là-dessus. En plus de ce génocide, les autorités palestiniennes à Ghaza ont découvert, vendredi der­nier, des comprimés narcotiques de type Oxycodone à l’intérieur de sacs de farine en provenance de centres de distribution gérés par les États Unis. Il s’agit d’une réelle menace sur la santé publique. Le peuple pa­lestinien est assiégé de tous les côtés, d’où l’urgence d’agir.

Vous avez parlé d’un nouveau concept défendu par l’Algérie, celui de la «responsabilité». Que recouvre-t-il?

Historiquement, on a vu émerger le concept d’intervention humanitaire, notamment avec les «corridors humanitaires» lancés par «Médecins sans frontières» et défendus par Ber­nard Kouchner. Néanmoins, ce concept a rapidement été détourné, instrumentalisé parfois comme pré­texte à des interventions néocoloniales et de «gants blancs» au service d’intérêts géopolitiques.

L’Algérie, par l’intermédiaire du défunt ambassadeur Mohamed Sahnoun, qui était membre de la 4e commission du droit international, a proposé une alternative qui s’appelle «le droit de responsabi­lité». C’est une approche éthique où les États ont des obligations envers les peuples, notamment en cas de conflit armé où il faut protéger les plus vulnérables.

Comment évaluez-vous les récentes initiatives internationales, notamment celles des États Unis?

Il y a eu plusieurs initiatives, mais beaucoup étaient purement des coups médiatiques et une forme de communication destinée à un public interne et ne visent nullement à résoudre réellement la crise. Quand les USA ont vu que l’économie de l’entité sioniste a été touchée lors du conflit avec l’Iran, la réaction fut immédiate. C’est que l’extrême droite israélienne a des affinités avec le parti du président Trump.

Peut-on dès lors espérer une so­lution définitive?

Cela ne viendra pas uniquement des États, mais aussi des peuples et de la société civile qui doivent jouer un rôle fondamental. Malheureuse­ment, parfois, la société civile est déconnectée et même ligotée. Il faut rétablir ce lien, descendre dans la rue et boycotter les produits israéliens qui est une manière de faire pression. Il ne faut pas cesser de sensibiliser et créer une atmosphère au sein de so­ciétés et de certaines ONG influentes pour essayer d’influencer positivement les États. L’ampleur des violations est indescriptible et notre espoir est de voir un jour l’entité sioniste condamnée pour ses crimes.

S. B.

 

 

 

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