Dr Yahia Chérifi, expert en géopolitique

«Le cessez-le-feu dans le sud de la Syrie est une pause tactique, non une solution durable»

Quelques heures après une attaque de l’entité sioniste d’une ampleur inédite ayant visé des institutions souveraines à Damas, un cessez-le-feu a été conclu, grâce à la médiation de plusieurs pays influents. Cet accord, qui intervient dans un contexte de grande tension dans le sud syrien, soulève des espoirs prudents quant à une possible accalmie. Mais la stabilité est-elle réellement à portée de main ? Yahia Chérifi, expert en géopolitique, décrypte les enjeux de cette trêve et les équilibres régionaux qu’elle pourrait redessiner.

Un cessez-le-feu immédiat a été proclamé à Soueïda, après un accord conclu entre la Syrie et l’entité sioniste. Peut-on y voir les prémices d’une accalmie durable ou s’agit-il d’une trêve tactique aux effets limités ?

Ce cessez-le-feu, conclu avec la médiation de puissances, notamment régionales, ne doit pas être interprété comme un tournant stratégique. Il s’agit davantage d’une pause tactique, dictée par des calculs locaux et internationaux, que d’un réel engagement vers la désescalade.

Le sud syrien reste une zone hautement stratégique, et l’entité sioniste y poursuit une politique de grignotage militaire et d’influence, à travers des frappes ciblées et un soutien indirect à certains groupes armés. Tant que ces dynamiques de confrontation restent actives, toute tentative de paix restera fragile. D’autant plus que plusieurs acteurs régionaux et internationaux exploitent le vide sécuritaire pour avancer leurs propres agendas.

L’entité sioniste justifie ses interventions par la présence supposée de forces pro-iraniennes, tandis que Damas cherche à réaffirmer sa souveraineté. Ce cessez-le-feu ne reflète donc pas une volonté de stabilisation, mais un moment de réajustement stratégique.

Faut-il craindre une reprise rapide des affrontements ? Et quel est l’impact sur la population civile dans ces zones ?

Malheureusement, oui. Le sud de la Syrie demeure un foyer instable où une étincelle suffit à relancer les hostilités. L’absence d’un règlement politique global, les ingérences extérieures et les tensions communautaires alimentent cette instabilité. La population civile, elle, continue de subir le poids d’un conflit sans fin. La récente vague de violences a déjà fait plus de 700 morts, selon les autorités locales.

Les combats, même lorsqu’ils s’interrompent temporairement, laissent derrière eux des villes en ruine, des déplacés, et une population traumatisée. Le cessez-le-feu actuel peut offrir un répit, mais il ne garantit en rien une amélioration durable des conditions de vie. Tant que les causes profondes – politiques, économiques et sécuritaires – ne sont pas traitées, la crise humanitaire persistera.

 L’entrée de dizaines de membres de la communauté druze depuis les territoires occupés a suscité des inquiétudes. Faut-il y voir une tentative de déstabilisation ?

Absolument. L’arrivée de membres de la communauté druze depuis les territoires occupés n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une stratégie de fragmentation et de pression menée par l’entité sioniste qui cherche à instrumentaliser les appartenances communautaires, pour affaiblir la cohésion nationale syrienne.

Bien que la communauté druze soit profondément attachée à l’unité de la Syrie, l’infiltration de certains éléments pourrait être utilisée comme levier de division. Environ 150.000 Druzes vivent dans les territoires occupés par l’entité sioniste, majoritairement intégrés, y compris par le biais du service militaire obligatoire. Mais cette intégration sert de vitrine à une stratégie plus vaste. L’entité sioniste utilise la situation des Druzes syriens comme prétexte, pour justifier ses interventions dans le sud de la Syrie.

Depuis l’affaiblissement du régime syrien, l’entité sioniste a multiplié les frappes, franchissant même les lignes de séparation de l’ONU, avec pour objectif d’imposer une zone démilitarisée à sa frontière nord, excluant l’armée syrienne. Loin de toute logique de protection, c’est une tentative de remodeler l’équilibre régional à son avantage.

 L’attaque contre le ministère de la Défense et l’état-major syrien à Damas marque-t-elle un tournant?

Contrairement aux frappes habituelles concentrées sur des objectifs militaires périphériques ou des convois stratégiques, l’aviation a, cette fois, attaqué le centre de l’appareil étatique syrien ; le ministère de la Défense ainsi que d’autres institutions centrales à Damas. Il ne s’agit pas seulement d’un acte de guerre, mais d’un message d’humiliation destiné à affaiblir et déstabiliser un pouvoir en phase de stabilisation.

Le message est clair. L’entité sioniste ne tolère pas une pleine restauration de la souveraineté syrienne, notamment dans certaines zones jugées stratégiques, comme le sud du pays. Derrière cette attaque, une volonté politique de rappeler que la Syrie ne doit pas se relever sans son aval.

Peut-on dire que cette escalade traduit une hostilité ouverte au nouveau pouvoir syrien ?

Pas nécessairement. Le nouveau pouvoir en place à Damas a émergé dans un contexte d’accord entre plusieurs puissances influentes, dans le cadre d’un redécoupage géopolitique régional, dans le cadre du  projet du Nouveau Moyen-Orient. L’entité sioniste ne remet donc pas en cause ce pouvoir dans son essence, mais elle agit pour imposer ses conditions. Ce que cherche, à mos avis, l’entité sioniste n’est pas de renverser ce pouvoir, mais d’imposer ses lignes rouges sécuritaires.

Le redéploiement des forces militaires syriennes dans le Sud a été perçu comme une provocation. Pour elle, cette zone doit rester démilitarisée, réservée uniquement à la police et à l’administration civile. Et comme souvent, l’entité sioniste se donne le droit d’agir en toute impunité, pour imposer ses agendas et consolider son rêve de domination sur le Moyen-Orient.

Assiste-t-on à une tentative délibérée d’embraser la Syrie de l’intérieur pour replonger le pays dans une nouvelle guerre civile?

L’objectif de l’entité sioniste n’est pas seulement militaire. Il est bien plus profond, insidieux. Il est communautaire, psychologique, structurel. Il s’agit d’affaiblir la Syrie jusque dans sa cohésion sociale. L’entité sioniste joue la carte communautaire pour semer le chaos.

Comme le soulignent des analystes arabes, à l’image d’Abdel Bari Atwan, ces attaques ne visent pas seulement des bâtiments, mais la stabilité même de la société syrienne, visant à raviver les tensions latentes dans les régions sensibles comme Soueïda, en espérant provoquer un basculement local ou un conflit intercommunautaire. En somme, le message sioniste est clair. Si la Syrie reprend pied sur la scène régionale, elle devra le faire en trébuchant de l’intérieur.

L’arme la plus dangereuse utilisée, aujourd’hui, est l’asphyxie lente : sanctions, pénuries, campagnes de désinformation et frappes ciblées contre les symboles de souveraineté. Ces frappes récurrentes visent à empêcher la Syrie de retrouver sa stabilité, sa souveraineté. L’entité sioniste n’attaque pas uniquement des cibles militaires, mais s’en prend à l’équilibre d’un pays déjà meurtri par plus d’une décennie de guerre. Pourtant, malgré la douleur, le peuple syrien tient bon. Il résiste dans ses écoles sans lumière, dans ses hôpitaux sans ressource, dans ses maisons endeuillées mais dignes. Et c’est cette force-là, cette résilience silencieuse et tenace que l’entité sioniste ne pourra jamais détruire.

 Selon vous, quelles conditions pourraient réellement permettre une sortie de crise ?

Il faut d’abord une volonté politique sincère des acteurs syriens, appuyée par des garants internationaux neutres. Ensuite, un dialogue inclusif, intégrant toutes les composantes sociales et politiques syriennes. Enfin, un retrait progressif des puissances étrangères impliquées militairement, pour permettre aux Syriens de reprendre en main leur avenir.

Entretien réalisé par Samira Azzegag

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