MAHFOUD KAOUBI, EXPERT FINANCIER

«Il faut harmoniser et mutualiser les efforts»

Mahfoud Kaoubi, expert financier, estime qu’«il faut harmoniser et mutualiser les efforts» dans le cadre du commerce intra-africain.

Mahfoud Kaoubi, expert en politique géoéconomique et spécialiste des questions finan­cières, revient, dans cet entretien, sur les défis et perspectives du financement du commerce intra-africain. Il met en avant le retard accusé par les banques, les services financiers et les assurances qui freinent l’essor des échanges sur le conti­nent.

Entretien réalisé par Wassila Ould Hamouda

Quel rôle les banques et les services financiers jouent-ils dans la promotion et le développement des échanges intra-africains?

Partant de la réalité, il faut rappeler que les échanges intra-africains ne dépassent pas 16% du total des échanges des pays africains avec le monde. Parmi les leviers sur lesquels il faut absolument travailler, il y a bien sûr la logistique qui pose énormément de problèmes, mais aussi les banques, les services financiers et les assu­rances qui accusent un retard assez conséquent. En Afrique de l’Ouest, une grande partie des échanges reste liée à la zone CFA, structurelle­ment reliée à la France.

Dans d’autres régions, les transactions pas­sent systématiquement par le système SWIFT et par des services financiers domiciliés en Occident, ce qui renchérit les échanges de 8 à 9%. Ces surcoûts profitent essentiellement aux pays occidentaux.

Par ailleurs, avec Afreximbank, un système de compensation a été mis en place depuis 2022, destiné à regrouper les 54 banques centrales africaines. Or, à ce jour, seules 11 banques centrales, dont l’Algérie, y ont adhéré, ce qui reste très insuffisant. Concrètement, ce mécanisme pourrait permettre aux échanges de passer directement entre banques centrales, sans recourir aux banques de correspondance d’ordre européennes. Malheureusement, il n’a pas encore connu l’essor attendu, même si l’on garde espoir qu’il puisse se développer davantage.

Qu’est-ce qui est préconisé pour booster les échanges intra-africains?

Il faut avant tout moderniser le système ban­caire. Il existe des expériences positives qui peu­vent servir de référence. Si l’on prend l’exemple de l’Afrique de l’Est, du Kenya en particulier, mais aussi des îles Maurice ou encore du Mozambique, ces pays ont révolutionné leur environnement financier. En l’espace de 5 à 6 ans, certains pays qui étaient classés parmi les moins structurés sur le plan financier ont pu totalement transformer leur système et améliorer leur classement.

C’est ce que j’appelle benchmarking, à savoir capter et reproduire les expé­riences positives. Mais au-delà, il faut surtout harmoniser et mutualiser les efforts. En Afrique, il est essentiel que les pays avancent ensemble, avec un partage d’expérience et une syndicalisa­tion des charges et des dépenses, notamment en matière de formation des ressources humaines et de mise en place de procédures. Car un système financier repose avant tout sur des hommes et des femmes, des procédures et des systèmes d’information. Des pays comme l’Algérie, l’Égypte, l’Afrique du Sud ou encore le Kenya ont une expérience solide qu’ils peuvent parta­ger avec le reste du continent.

L’objectif est d’aller vers une modernisation qui assoit les logiques de marché et modernise l’économie dans sa globalité. Cet effort doit être systé­mique. Il ne concerne pas uniquement le secteur financier mais aussi les assurances qui restent marginales en Afrique, avec moins de 14% des activités économiques couvertes. Il y a donc une large marge de progression. La Foire commer­ciale intra-africaine constitue à cet égard une opportunité importante pour favoriser les échanges, réduire les écarts et impulser une dynamique collective. Ce qui est préconisé sur­tout, c’est qu’aucun pays ne parte seul, mais que les efforts soient mutualisés et les expériences positives reproduites.

L’Algérie a déjà installé quelques succur­sales bancaires dans certains pays afri­cains. Faut-il étendre ce réseau pour mieux conquérir le marché africain et accompagner l’expansion de nos entre­prises?

L’Algérie a déjà installé quelques succursales bancaires dans certains pays africains. Mais l’idéal serait d’aller au-delà et d’encourager l’implantation de toutes les entreprises algé­riennes. Une banque ne s’installe que lorsqu’il existe un tissu d’affaires. Pour être rentable, il est important que l’ensemble de l’économie algérienne puisse s’exporter.

Il y a de nombreux services que l’Algérie pourrait offrir: études, maîtrise technique, formation, mais aussi implantation d’usines. L’exportation de capitaux et la présence sur les marchés africains sont essentielles. Cela renforcerait non seulement notre économie mais permettra aussi aux banques de mieux s’implanter et de prospérer sur le continent. Une chose est sûre, les banques ne s’installent pas où il n’y a pas d’activité.

W. O. H.

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