SAMIR GRIMES, EXPERT EN ENVIRONNEMENT ET CHANGEMENT CLIMATIQUE

«Une politique de gestion durable des déchets marins est impérative»

Samir Grimes, expert en environnement et changement climatique, «une politique de gestion durable des déchets marins est impérative».

L’expert en environnement et change­ment climatique, Samir Grimes, revient, dans cet entretien, sur les  proportions inquiétantes que pren­nent la pollution de l’espace marin et les microplastiques et leurs conséquences néfastes sur les écosystèmes marins. L’universitaire passe en revue les mécanismes d’intervention et les ins­truments juridiques adoptés aux niveaux natio­nal et international et souligne l’impératif d’opter pour des politiques de gestion durable des déchets marins.

Entretien réalisé par Aziza Mehdid

Pouvez-vous nous donner quelques indicateurs sur la pollution marine et l’impact environnemental des microplastiques?

En raison des défis considérables liés aux déchets plastiques dans les milieux marins, conjugués à la nature persistante de ces maté­riaux dans l’environnement, le plastique, une fois introduit dans la mer, devient pratique­ment impossible à extraire. Une fois en milieu marin, il subit un processus de fragmentation continue par le jeu des frottements et la force des vagues combinés à l’exposition au rayon­nement solaire. Les macroplastiques se frag­mentent en microplastiques, lesquels se décomposent à leur tour en nanoparticules plastiques, rendant leur récupération impos­sible, voire irréalisable.

Selon le World Wide Fund for Nature (WWF), même dans l’hypothèse où l’ensemble des apports de pollution plastique vers la mer cesserait immédiatement, la dynamique de dégradation en cours entraî­nerait une multiplication par plus de deux de la masse de microplastiques présente dans les océans et sur les plages entre 2020 et 2050. Ainsi, les microplastiques en suspension dans l’eau réduisent la capacité des océans à absor­ber et à piéger le dioxyde de carbone.

Pour réduire les E-GES (Bilan énergie et gaz à effet de serre), la production mondiale de plastique devrait diminuer de 46% à 70% d’ici à 2050 par rapport à 2019 (ce n’est pas la trajectoire actuelle). En outre, le calcul des émissions mondiales liées à la production de plastique pourrait tripler pour représenter 1/5 du budget carbone restant de la Terre d’ici 2050.

Qu’en est-il des effets des microplastiques sur la biodiversité marine?

L’enchevêtrement par les engins de pêche abandonnés, perdus ou rejetés, tels que les cordes, filets, pièges et lignes monofilament, représentent une menace majeure pour la faune marine. Ces débris entraînent des bles­sures et/ou l’étranglement des espèces, peu­vent aussi limiter leurs mouvements et, dans de nombreux cas, leur mort.

Une étude a révélé que 65% des colonies coralliennes étaient affectées par des lignes de pêche, et parmi celles-ci, 80% étaient entière­ment ou partiellement nécrosées. Même dans les environnements les plus isolés, comme les profondeurs arctiques, jusqu’à 20% des colo­nies d’éponges présentent des enchevêtre­ments plastiques. Le plastique est une source d’asphyxie pour les organismes benthiques tels que les coraux, les éponges et d’autres invertébrés.

En recouvrant le substrat, les plas­tiques empêchent l’accès à la lumière, à l’oxygène et aux nutriments, appauvrissant l’environnement sédimentaire en oxygène et rédui­sant la biodiversité benthique. Ce phénomène est susceptible de déséquilibrer les écosys­tèmes locaux et de favoriser le développement de pathogènes opportunistes. Les habitats sen­sibles tels que les récifs coralliens et les man­groves sont particulièrement vulnérables à ces effets d’asphyxie.

Ce film plastique empêche aussi les algues marines de fond de pouvoir réaliser la photosynthèse de manière correcte. Cela peut devenir problématique dans le cas des herbiers de Posidonie largement distribués le long de la côte algérienne et qui constituent de véritables poumons et des nurseries par  excellence pour de nombreuses espèces marines, notamment celle d’intérêt commer­cial. De nombreux cétacés échoués et émaciés présentent des macroplastiques dans leur esto­mac.

Et ces dangers risquent-ils de s’amplifier?

Les risques écologiques associés à la pollu­tion par les microplastiques à la surface des océans devraient, selon les projections, s’amplifier de manière significative. Même les scé­narios les plus optimistes prévoient une aug­mentation continue de cette forme de pollu­tion. Dans le scénario le plus pessimiste, les concentrations de microplastiques attein­draient des seuils critiques compromettant gra­vement la résilience des écosystèmes marins.

L’ingestion de plastiques par les espèces peut engendrer des effets physiopathologiques, comme la perturbation de l’alimentation via des obstructions gastro-intestinales, ainsi que des lésions internes. Des expériences en labo­ratoire ont mis en évidence une réduction significative de la croissance chez les poissons exposés à de fortes concentrations de micro-plastiques dans leur alimentation.

Plusieurs études ont démontré des effets délétères sur la croissance, la réponse immunitaire, la repro­duction, la fertilité, ainsi que des altérations fonctionnelles au niveau cellulaire et compor­temental chez les espèces exposées. Les microplastiques infiltrent tous les niveaux de la chaîne alimentaire et perturbent gravement les écosystèmes marins. Parmi les polluants les plus préoccupants figurent les perturba­teurs endocriniens, qui affectent les systèmes hormonaux de nombreuses espèces.

Pis, même certains plastiques déclarés «sûrs pour l’alimentation» peuvent se révéler toxiques, aussi bien pour la faune aquatique que pour les humains. Autres contaminants majeurs: les polluants organiques persistants (POP), comme les BPC ou biphénylespolychlorés. Non biodégradables, ces substances peuvent voyager sur de longues distances par le vent et l’eau, provoquant des effets nocifs durables sur les écosystèmes, bien loin de leur source d’origine.

Il y a aussi l’activité touristique balnéaire qui est impactée par la pollution marine…

Effectivement, la pollution marine affecte fortement le tourisme, surtout dans les zones littorales où un environnement marin intact constitue un atout majeur. Les filières du tou­risme et des loisirs s’appuient sur les paysages et les écosystèmes côtiers sains. La présence des débris marins sur les plages influe directe­ment sur les choix de destination et entraîne des conséquences économiques considérables pour les communautés côtières.

Les déchets plastiques représentent environ 80% des débris retrouvés en milieu marin. Il s’agit principale­ment de sacs plastiques, bouteilles, mégots de cigarettes, emballages alimentaires et équipe­ments de pêche. Ces matériaux, particulière­ment résistants à la dégradation, peuvent per­sister dans l’environnement pendant plusieurs siècles, se fragmentant progressivement en microplastiques, ce qui aggrave leur impact écologique. Une pollution plastique intense peut entraîner la fermeture temporaire de plages ou en compromettre l’attractivité.

Pour les gestionnaires publics et privés des zones balnéaires, cette pollution implique, souligne-t-il, des coûts supplémentaires liés au nettoya­ge des plages et à l’entretien des accès, engen­drant une charge financière accrue pour les collectivités locales et les établissements tou­ristiques. Ainsi, la pollution plastique marine provoque une perte de revenus pour le secteur touristique, dévalorise les sites côtiers, et com­promet le développement économique local.

À l’échelle mondiale, les pertes économiques associées à cette problématique sont estimées à plusieurs milliards de dollars par an dans les pays fortement dépendants du tourisme, fait-il constater. En Algérie, l’impact économique de cette pollution sur le secteur touristique n’a pas encore fait l’objet d’une évaluation spéci­fique. Toutefois, la hausse significative des déchets plastiques durant la saison estivale accentue les dommages environnementaux et économiques, rendant impérative la mise en place de politiques de gestion durable et de prévention de la pollution dans les zones littorales.

Sur plus de 500 plages au niveau national dont près de 450 en moyenne autorisées à la baignade au cours des cinq dernières années, au moins 15 % connaissent une pollution plas­tique grave et près de 25-30 % une pollution plastique récurrente. Souvent, ces plages sont à proximité des zones d’expansion touristique.

Qu’en est-il des déchets issus de la pêche?

Des photographies et vidéos sous-marines prises le long du littoral algérien révèlent une réalité alarmante : des déchets plastiques sont présents jusqu’à plus de 100 mètres de profon­deur, souvent sur de vastes étendues. À Skikda, près du port de Stora, les déchets sont abondants sur de grandes étendues. Ces déchets prennent parfois la forme de filets fan­tômes – des engins de pêche perdus ou aban­donnés (filets, lignes, bouées, casiers…) qui continuent à piéger les espèces marines de manière incontrôlée.

Ces filets et autres déchets issus des activités de pêche représen­tent, à eux seuls plus, 30% de la pollution plas­tique marine. Et les conséquences sont drama­tiques : des espèces marines avalent des micro-plastiques. Ce qui nuit à leur croissance, leur reproduction et leur survie. Les récifs coral­liens et les fonds marins, qui abritent la vie marine et servent de nurseries aux poissons, sont eux aussi dégradés. Les déchets peuvent endommager les moteurs, hélices ou filets des pêcheurs. Et lorsque certaines zones devien­nent trop polluées, elles peuvent être interdites à la pêche.

Quelles sont les politiques publiques qui pourraient être adoptées en Algérie pour réduire l’impact des déchets marins et des microplastiques sur l’environnement marin?

Au-delà du constat, la lutte contre les déchets plastiques est un processus complexe, car il fait recours à différents acteurs, diffé­rentes législations et implique la combinaison de différentes approches en y incluant les dimensions environnementale, économique, sociale et comportementale.

Parmi les mesures qui ont fait leurs preuves ailleurs, les incita­tions, notamment financières et fiscales (banques, douanes, emploi, etc.) ainsi que les mesures d’accompagnement qui apparaissent comme prioritaires. La sensibilisation et les infrastructures de base sont également impor­tantes dans ce processus. Les solutions techno­logiques, l’innovation et la recherche, en parti­culier pour le recyclage et la valorisation sont essentielles.

Concernant la réponse de l’Algérie face aux déchets plastiques, elle est multiforme. Le ministère de l’Environnement a procédé à l’actualisation de la loi relative aux déchets. La loi n°25-02 du 21 février 2025 modifiant et complétant la loi n°01-19 du 12 décembre 2001 relative à la gestion, au contrô­le et à l’élimination des déchets, a permis d’intégrer les principes de l’économie circulaire et a donné une attention particulière au produit plastique à usage unique qui est défini comme contenant destiné à l’emballage de denrées ali­mentaires ou autres produits vendus au détail et devient déchet après son utilisation immé­diate.

Et dans l’article 10 bis de la loi,l’on sou­ligne que l’utilisation des produits plastiques à usage unique sont progressivement remplacés et qu’un décret d’application doit préciser les modalités de mise en œuvre de cette disposi­tion. Dans le cas de l’Algérie, les aspects sociaux et économiques portent essentielle­ment sur les emplois informels, avec de nom­breux travailleurs dans la collecte et à un degré moindre dans le recyclage qui opèrent dans l’économie informelle, sans protection sociale et avec les problèmes sanitaires qui peuvent en résulter. Cela pose aussi la question du contrô­le et du suivi de l’activité.

La lutte contre les déchets plastiques via le recyclage et la valori­sation ouvre aussi des opportunités pour l’économie locale. Des perspectives de nouveaux secteurs d’emploi, de nouvelles entreprises locales spécialisées dans le recyclage et la valorisation des déchets peuvent prospérer, générant des revenus et contribuant à la crois­sance économique et au développement de nouvelles filières économiques, réduisant la dépendance aux matières premières vierges.

Parmi les opportunités à saisir, il y a lieu de souligner le fait que les contenants et embal­lages et les secteurs connexes (agroalimentaire, biens de consommation), seront de plus en plus réglementés en vue d’utiliser des maté­riaux alternatifs. Une telle politique au niveau national concernant les déchets plastiques en mer ouvre aussi de sérieuses perspectives pour le développement de matériaux biodégra­dables pour les engins de pêche, des systèmes de traçabilité des filets et équipements et un programme de récupération des filets fan­tômes. Le partenariat public-privé peut être opérationnalisé de manière concrète et béné­fique dans ce domaine.

Quels sont les instruments juridiques internationaux mis en place pour freiner ce phénomène?

La 5e Assemblée des Nations unies pour l’environnement a adopté, en mars 2022, une réso­lution historique en vue de négocier un traité mondial pour mettre fin à la pollution plas­tique, fondé sur une approche globale couvrant l’ensemble du cycle de vie des plastiques. Après 5 premières sessions de négociations (Uruguay, France, Kenya, Canada, et Corée du Sud), une session CIN-5.2 se tient à Genève (Suisse) du 5 au 14 août 2025.

Le traité devrait inclure une vision clairement formulée visant à éliminer les rejets directs et indirects de plas­tique dans la nature, fondée sur le principe de précaution et tenant compte des impacts dévastateurs de la pollution plastique. Le texte en préparation fait obligation d’élaborer et de mettre en œuvre des plans d’action nationaux ambitieux et efficaces, axés sur la prévention, le contrôle et l’élimination de la pollution plas­tique.

Il tente aussi de définir les méthodes, normes et réglementations communes afin de garantir une action mondiale cohérente et effi­cace contre la pollution plastique tout au long du cycle de vie du plastique, incluant des exi­gences spécifiques pour assurer la circularité ainsi que l’interdiction de certains produits plastiques jugés particulièrement dangereux pour l’environnement.

Des interdictions expli­cites de certaines pratiques considérées comme contraires à l’objectif et à la finalité du traité, y compris le déversement volontaire de déchets plastiques dans les réseaux fluviaux et les eaux intérieures. Enfin, le traité souligne l’engagement à actualiser, réviser et dévelop­per ces mesures et obligations au fil des années.

A. M.

Bouton retour en haut de la page