PR Yacine ACHOURI, PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ PHARMACO-ÉCONOMIE
«Une société savante pour rationaliser les dépenses et moderniser le système de la santé»

Pr Yacine Achouri, Président de la société pharmaco-économie, explique que la Société Pharmaco-économie est «une société savante pour rationaliser les dépenses et moderniser le système de la santé».
La Société Algérienne de Pharmaco-économie vient de voir le jour, en attendant son officialisation prochaine. Présidée par le Pr Yacine Achouri, chef du service pharmacie au CHU Nefissa Hammoud (ex-Parnet), la nouvelle structure se veut une réponse aux défis croissants du système de santé national, particulièrement dans un contexte marqué par la hausse des coûts des médicaments et la nécessité de rationaliser les dépenses. «Elle ambitionne de fournir aux décideurs des données scientifiques locales et adaptées, tout en favorisant l’accès équitable aux innovations thérapeutiques», selon le Pr Achouri. Dans cet entretien, il détaille les objectifs, les missions et les défis de cette société savante en devenir.
Entretien réalisé par Samira Azzegag
Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste la pharmaco-économie et pourquoi il est important que notre pays se dote de sa propre société dans ce domaine ?
La pharmaco-économie est une discipline scientifique qui s’intéresse à l’évaluation des médicaments, des dispositifs médicaux et des interventions de santé, en analysant leurs coûts et leurs bénéfices. Cette approche prend en compte non seulement l’efficacité clinique des traitements, mais aussi leurs impacts économique, social et organisationnel.
En Algérie, la création d’une Société Algérienne de Pharmaco-économie s’imposait. D’abord parce que notre pays a ses propres réalité. Je veux parler du système de santé largement public, une industrie pharmaceutique jeune mais en pleine expansion, et une demande croissante pour des traitements innovants. Ensuite, parce que disposer d’une société savante nationale, réunissant des experts locaux, permet de produire des études adaptées à nos données, à nos patients et à nos défis spécifiques.
Quels bénéfices concrets cette société pourrait-elle apporter au système de santé national, notamment en matière de rationalisation des dépenses pharmaceutiques?
La Société Algérienne de Pharmaco-économie apportera trois contributions majeures. D’abord, elle sera un lieu de formation pour renforcer les compétences des professionnels de santé en évaluation économique. Ensuite, elle permettra de produire des données locales, adaptées à nos réalités, pour éclairer les politiques de santé.
Enfin, notre rôle sera aussi d’accompagner les autorités compétentes dans l’élaboration de recommandations et de lignes directrices, en mettant à leur disposition une expertise scientifique indépendante. L’objectif est ainsi de mieux former, informer, et orienter les décisions, toujours au service du patient et de l’équité d’accès aux soins
Comment la pharmaco-économie peut-elle contribuer à une meilleure gestion du budget de la santé, particulièrement dans un contexte de tension sur les ressources financières ?
Elle constitue aujourd’hui un outil incontournable dans un contexte où les ressources financières doivent être utilisées avec la plus grande rationalité, conformément aux orientations du gouvernement. Elle permet, tout d’abord, de hiérarchiser les priorités en identifiant les traitements et les technologies qui offrent le plus grand bénéfice en matière de santé pour le coût engagé.
Ensuite, en s’appuyant sur la formation et la production de données locales fiables, elle oriente les choix thérapeutiques sur des bases scientifiques solides, loin des impressions subjectives. En définitive, la pharmaco-économie ne signifie pas dépenser moins, mais dépenser mieux. En d’autres termes, investir chaque dinar là où il génère le maximum de valeur, à la fois pour le patient et pour la société dans son ensemble.
Cette société peut-elle contribuer à l’amélioration de l’accès aux médicaments innovants pour les patients?
Tout à fait. La société savante peut jouer un rôle majeur dans l’amélioration de l’accès aux médicaments innovants. Son principal levier est l’évaluation des technologies de santé (HTA). Il ne s’agit pas uniquement d’examiner le prix d’un produit, mais d’analyser de manière globale son efficacité clinique, sa sécurité, son impact organisationnel sur les soins, ainsi que son rapport coût-bénéfice pour la collectivité.
Je peux vous affirmer qu’en développant cette expertise et en produisant des données locales issues de la pratique réelle, nous offrons aux autorités de santé les moyens d’identifier les innovations qui apportent une véritable valeur ajoutée et de les intégrer plus rapidement et plus efficacement dans notre système de santé.
Quels seront, selon vous, les principaux champs de recherche et d’application que cette société développera?
La Société Algérienne de Pharmaco-économie, qui vient de voir le jour, développera plusieurs axes prioritaires. Il s’agit la formation et la recherche méthodologique pour renforcer les compétences en évaluation économique, la création d’un journal scientifique indexé afin de valoriser et diffuser les travaux nationaux, l’étude du fardeau économique des pathologies les plus fréquentes et les plus graves comme le diabète, le cancer ou les maladies cardiovasculaires. Il y a un autre volet important, c’est celui de l’évaluation économique en conditions de vie réelle, indispensable pour mesurer l’efficacité et l’impact des innovations thérapeutiques dans la pratique quotidienne.
En tant que chef du service pharmacie du CHU Nefissa Hammoud (ex-Parnet), comment voyez-vous l’intégration des études pharmaco-économiques dans la prise de décision thérapeutique à l’hôpital?
À l’hôpital, la pharmaco-économie peut devenir un véritable outil d’aide à la décision. En tant que chef du service de pharmacie, je vois 3 niveaux d’intégration. D’abord, dans le choix des médicaments et dispositifs médicaux lors des comités du médicament et de l’évaluation technique des appels d’offres.
Bien évidemment, il ne s’agit pas seulement de comparer les prix, mais d’évaluer l’apport réel pour nos patients. Ensuite, dans la gestion du budget hospitalier, en menant des analyses d’impact budgétaire qui permettent d’anticiper les dépenses liées à l’introduction de nouvelles thérapies. En ce qui concerne le suivi en vie réelle, grâce aux données recueillies dans nos services, nous pouvons évaluer si les bénéfices attendus se traduisent effectivement dans la pratique quotidienne.
Quels sont, selon vous, les principaux défis que la société devra relever pour s’imposer comme un acteur incontournable dans le paysage scientifique et sanitaire national?
Les défis sont nombreux. Le 1e sera le développement des compétences, car la pharmaco-économie et l’évaluation des technologies de santé restent des disciplines récentes en Algérie et nécessitent une montée en expertise. Le 2e défi concerne la production de données locales fiables. Car sans des statistiques issues des hôpitaux et des patients, il est difficile de générer un impact concret.
Le 3e défi sera d’établir des partenariats durables avec les autorités sanitaires, afin que notre travail puisse réellement accompagner et enrichir les décisions stratégiques en matière de santé. Enfin, il y a le défi de la visibilité scientifique, qui passera notamment par la création d’un journal indexé et par une participation active aux conférences internationales. Si nous parvenons à relever ces défis, la Société Algérienne de Pharmaco-économie pourra devenir un acteur de référence à la fois sur le plan national et régional.
Quel message souhaiteriez-vous adresser aux professionnels de santé et aux décideurs afin de souligner l’importance de soutenir cette initiative?
La pharmaco-économie n’est pas un luxe académique, c’est une nécessité pour l’avenir de notre système de santé. La société offre aux professionnels un cadre de formation, d’échange et de production scientifique qui valorisera leur expertise et soutiendra leur rôle dans la prise de décision. Par ailleurs, elle va contribuer à orienter les décisions des responsables, via des données locales solides, pour mettre en place des initiatives pleinement adaptées à notre environnement.
Soutenir cette initiative, c’est investir dans des outils modernes pour optimiser nos ressources, accompagner l’innovation et renforcer l’efficacité de nos établissements de santé. En un mot, la Société Algérienne de Pharmaco-économie est une opportunité; pour apprendre, pour produire et pour bâtir ensemble un système de santé toujours plus performant.
S. A.