Mohamed Amokrane Nouad, expert en agroéconomie
«La betterave, un levier de souveraineté alimentaire»

Dans cet entretien, Mohamed Amokrane Nouad met en avant le rôle stratégique de la betterave sucrière pour renforcer la souveraineté alimentaire et réduire la dépendance aux importations de sucre. Il insiste sur le potentiel des projets lancés dans le Sud, capables de créer de la richesse et de nombreux emplois. Il rappelle aussi les défis à relever.
Quel est l’intérêt de développer la betterave sucrière en Algérie et que pensez-vous des projets lancés dans le Sud ?
L’intérêt principal du développement de la betterave sucrière est d’assurer la souveraineté alimentaire et de réduire la dépendance aux importations de sucre brut. Il permet aussi de valoriser des terres agricoles potentielles, de diversifier l’économie locale, de créer de la richesse et de soutenir l’industrie sucrière nationale, en s’intégrant en amont de la chaîne de valeur. Cet intérêt aura comme impact l’amélioration du taux d’utilisation des capacités et la réduction du taux de surcapacité, notamment par le développement de l’export, l’amélioration du taux d’intégration national amont autour de la betterave sucrière, l’opportunité pour des investissements et collaborations internationales, la création de richesse et d’emplois.
Avec les projets lancés dans le Sud, l’orientation vers le développement des filières stratégiques dans le Grand Sud se confirme de plus en plus, notamment pour le sucre. Les initiatives se multiplient à travers plusieurs projets stratégiques, touchant de vastes superficies dans les régions du Sud avec une remontée de la filière sucre axée sur des chaînes de valeur pour substituer progressivement une partie des importations de matière première.
Des projets pilotes de la culture de la betterave sucrière ont donné des résultats encourageants, poussant les pouvoirs publics à mettre en place une feuille de route pour la relance de cette filière stratégique à grande échelle. Plusieurs projets, appuyés par l’Etat, sont mis en place ou en cours pour relancer la culture de la betterave, notamment au niveau du Sud autour d’un pôle de développement de cette culture dans la wilaya d’El Ménéa. Ce pôle, encadré par des politiques publiques cohérentes et attractives, a attiré des investisseurs locaux et étrangers, à l’instar d’investisseurs italiens et américains.
Les conditions de réussite de ces projets sont multiples et interdépendants. D’abord agronomique : choix variétal, calendrier cultural, lutte intégrée, mécanisation de la récolte, suivi du couple eau et énergie qui est déterminant de la productivité et de la compétitivité. Ces projets doivent évoluer en de véritables complexes intégrés avec sa partie aval, process industriel incluant des chaînes de valeur, notamment la valorisation des coproduits (pulpes, mélasse) s’appuyant sur une chaîne logistique performante. Le dernier point est le volet gouvernance et politique des prix qui est une résultante d’une bonne santé de la filière sucre axé sur des partenariats privés et public – privé basé sur des contrats pluriannuels agriculteurs–industriels et les pouvoirs publics.
Quelles sont les plus grosses difficultés à surmonter?
Pour établir une filière betteravière durable, il faut surmonter plusieurs défis majeurs : les facteurs ayant conduit à la suspension de la culture depuis 1982 sont toujours d’actualité, à savoir les contraintes technico-économiques, institutionnelles, réglementaires et d’encadrement technique. Parmi elles, on peut citer le coût de production élevé pour les agriculteurs et l’inexistence d’infrastructures de transformation de la betterave.
Le manque d’expertise et de soutien technique aux agriculteurs, ainsi qu’à la concurrence d’autres cultures plus rentables. Face à la suprématie du sucre importé de sa situation de surcapacité de raffinage existante, la relance de la betterave nécessite un cadre institutionnel et réglementaire en faveur de la production. L’intégration des acteurs n’est pas convenablement assurée. Il faut une meilleure coordination entre les agriculteurs, les pouvoirs publics et les transformateurs pour relancer la filière durablement.
Sous les pressions de la mondialisation, la production sucrière, couvrant la totalité des besoins locaux, se doit d’être compétitive, afin d’assurer sa pérennité à long terme. L’Office national du sucre, nouvel outil de régulation, devra affronter deux défis majeurs : une surcapacité croissante difficile à absorber et un accès restreint au marché extérieur. Sans stratégie cohérente liant production, exportation et transition agricole, la pression sur le marché restera forte.
Quel est l’impact potentiel de la filière sur l’économie nationale et l’emploi ?
Produire une partie de nos besoins en sucre, en développant la culture de la betterave, aura un coût. Mais il est nécessaire de prendre en compte les emplois directs et indirects créés. Par ailleurs, un tel choix stratégique permettra une plus grande souplesse lors des achats de sucre roux sur le marché international.
La filière sucre actuelle est externalisée et dépend exclusivement de la matière première importée. Le modèle actuel est structuré autour du raffinage de sucre brut importé, avec une capacité de raffinage supérieure à 3 millions de tonnes par an pour une demande intérieure autour de 1,3 million de tonnes/an. C’est une filière structurante intégrant l’amont agricole et la transformation, sans oublier le volet logistique et distribution. Toutes ces segmentations sont génératrices de richesse et de création d’emplois et contribueront au développement local.
Il est prévu, dans une première phase, la plantation de 150.000 hectares de betteraves sucrières de différentes variétés et une production nationale de 30% de la quantité de sucre importé, dont la facture s’élève à 1 milliard de dollars par an. La valorisation des coproduits (pulpes, mélasse et résidus fourragers), s’inscrivant dans une chaîne de valeur, pourrait contribuer au développement d’autres filières stratégiques, à l’instar de la filière lait.
Les résidus fourragers peuvent produire plus de 200 bottes/ha, ayant une même valeur nutritive que 200 bottes de luzerne développée sur un hectare irrigué pouvant donner jusqu’à 20 millions d’unités fourragères. Tous ces paramètres convergent vers un nouveau modèle économique plus cohérent et efficace générateur de richesse et d’emplois. Mais ce modèle serait incomplet sans débouchés commerciaux.
Propos recueillis par Lyes Mechti