Mohamed Magani: un court séjour en Rhénanie

Mohamed Magani raconte son séjour dans la maison d’Heinrich Boll en Allemagne dans son nouveau livre, «Journal de la maison Heinrich Boll». L’auteur livre ses réflexions sur l’exil, la mémoire et la littérature.
L’écrivain allemand Heinrich Boll a obtenu le prix Nobel de littérature en 1972. Avec Gunter Grass, à qui fut attribuée la même prestigieuse distinction quelques années plus tard, il fait partie du paysage mental de l’Allemagne.
Mohamed Magani, plutôt anglophone, a séjourné, de fin juillet à la mi-octobre 2002, à Langenbroich, dans une résidence d’écriture au sein de la Boll Haus, maison du célèbre romancier qui accueillit, apprend-on, d’autres artistes algériens, comme Abderrahmane Bouguermouh et le poète Abdelhamid Laghouati.
Dans la BollHaus, entre émotions et pensées
Ce sont l’atmosphère de cet endroit, accueillant les émotions qui étreignent l’auteur et les pensées qui traversent son esprit durant le séjour, que l’on retrouve dans ce court récit de 86 pages. « Journal de la maison Heinrich Boll » vient tout juste de paraître aux éditions Chihab.
Magani récuse le mot « récit » et préfère « journal », avant de préciser aussitôt que ce genre « n’a rien à voir avec l’autobiographie où l’on parle de soi ». Au passage, Magani, depuis la parution en 1983 de « La faille du ciel », son premier roman, en est à son 18e livre. Il regrette que nos éditeurs accordent si peu d’intérêt aux récits de voyage, un genre florissant en Grande-Bretagne où il a vécu, et aux journaux.
Un journal intime, mais pas autobiographique
Le sien est, certes, circonscrit dans le temps, mais il arrive à établir une sorte d’équilibre entre impressions personnelles et réflexions sur l’exil, la mémoire et la littérature.
Dans un dosage subtil entre sentiments individuels et un dialogue avec Heinrich Boll, il fait remonter à la surface des souvenirs de sa jeunesse dans une famille modeste à El Attaf, dans la vallée du Cheliff.
Il évoque aussi les relations entre pensionnaires, les arbres qui entourent la résidence, les prunes et pommes qu’on cueille dans le jardin, mais aussi des bus presque vides qui relient Langenbroich à Krezau.
Mais Magani n’oublie pas que Boll était une conscience de gauche et, de ce fait, ne manque pas d’adresser des lettres à l’auteur de « L’honneur perdu de Katharina Blum », adapté au cinéma par Volker Schlondorff et Margarethe Von Trotta, qui a fait connaître le romancier allemand en Algérie. Il y a comme une complicité posthume, des résonances entre deux destins frappés par la violence.
Complicité posthume avec Heinrich Boll
Boll parle de littérature des ruines et Magani introduit celle des cendres qui « donne à comprendre, voir et à sentir au travers de l’entendement alliant cœur et esprit », écrit-il à propos de la vocation de la littérature qui « vient en aval de l’actualité ».
Le livre est une description de cette maison où il vit en compagnie d’un poète roumain, d’un couple indo-pakistanais et d’un critique serbe. On suit l’auteur dans ses déambulations dans la nature, lors d’un dîner autour d’un plat de Reibekuchen, plat salé et sucré à base de pomme de terre, dans une auberge où le prix Nobel avait ses habitudes.
La vocation de la littérature
Il parle aussi des chiens de la ville, « seule manifestation d’une vie collective qui sort Langenbroich du confort léthargique » et de la nostalgie du pays. On découvre une ville repliée sur ses richesses, opulente et de plus en plus dans un contexte où la globalisation pousse au reniement et à la méfiance.
Tout ramène au prix Nobel, car Magani nous raconte sa découverte d’œuvres de Boll dans les années 1990. Dans son discours devant l’académie de Stockholm, il avait évoqué sa table. Cela suffit pour faire remonter à la surface l’histoire de celle de l’auteur qui appartenait à son frère décédé alors qu’il avait 10 ans et dont les écrits furent brûlés. La table de Magani a une valeur sentimentale et son attachement à l’objet est une fidélité à l’écriture dans une famille où elle n’était pas une tradition.
R.Hammoudi