BRAHIM GUENDOUZI, PROFESSEUR D’ÉCONOMIE À HORIZONS

«La transformation locale est la clé de la sécurité alimentaire»

Brahim Guendouzi, professeur d’économie, affirme «la transformation locale est la clé de la sécurité alimentaire». 

Le professeur d’économie à l’université de Tizi Ouzou, Brahim Guendouzi, analyse les enjeux de la transformation agroalimentaire, ses défis et le rôle clé de l’innovation pour la sécurité alimentaire et la ré­silience du secteur.

Propos recueillis par Lyes Mechti

En quoi les industries de transformation agroalimentaire contribuent-elles à renforcer la sécurité alimentaire dans notre pays, notamment en termes de disponibilité, qualité et diversité des produits proposés aux consommateurs?

Le secteur de l’agriculture et de la pêche a connu un véritable bond en avant ces dernières années, avec une contribution au PIB en hausse et une valeur générée de l’ordre de 37 milliards de dollars en 2024, confirmant ainsi qu’il est un pilier de l’économie nationale hors hydrocarbures. L’autosuffisance en blé dur est devenue un objectif national majeur ainsi que le développement de différentes filières agricoles et de pêche. L’Etat encourage massivement l’intégration verticale.

Cela signifie que l’on ne se contente plus de produire et vendre des matières premières, mais elles doivent être transformées localement. Plus encore, l’Algérie a opté également pour des partenariats internationaux touchant de grandes unités de production agroalimentaires, comme le projet algéro-qatari Baladna pour produire la poudre de lait, ou celui avec une firme italienne concernant des pâtes alimentaires. La démarche actuelle se caractérise par l’intensification des investissements dans le secteur agroalimentaire pour assurer une plus grande transformation et ce, en procédant à la substitution aux importations.

Cela permettra de diversifier la production nationale et répondre à la demande du marché en produits alimentaires de plus en plus importante, en raison de l’accroissement de la population qui dépasse aujourd’hui les 46 millions d’habitants, ainsi que l’amélioration du niveau de vie. Enfin, pouvoir exporter des excédents, notamment vers les marchés africains, au vu des nouvelles perspectives ouvertes par la Zlecaf.

Quels sont les principaux défis rencontrés par ce secteur pour garantir une transformation efficace et sûre de ses produits, en tenant compte des exigences sanitaires, de la durabilité et de la lutte contre le gaspillage des ressources?

Parmi les défis auxquels doit faire face l’agriculture algérienne, figure l’extension de la superficie agricole utile (SAU), notamment en direction des cultures stratégiques (céréaliculture, oléagineux) et l’augmentation des superficies irriguées, ainsi que la question de la main-d’œuvre, sa disponibilité et sa formation. La modernisation du secteur figure également comme priorité grâce à une adoption croissante des technologies récentes (irrigation intelligente, mécanisation, imagerie satellite pour le suivi des cultures). Surtout que la rareté de l’eau et les impacts du changement climatique (sécheresse, stress hydrique) pèsent lourdement sur la production, notamment céréalière.

La question de l’amélioration des rendements est aussi une préoccupation. D’où la nécessité de revoir les conditions de production en termes de choix des semences, de recourir aux techniques de production qui ont fait leurs preuves dans certaines cultures, les engrais et autres produits phytosanitaires à utiliser, l’encadrement technique, etc.

La logistique représente aussi un véritable goulot d’étranglement car le territoire national étant vaste alors que le transport, le stockage sous froid et le faible nombre de dépôts pour éviter les pertes post-récolte, représente aujourd’hui un véritable point noir en Algérie. S’agissant du secteur de la pêche, la modernisation des infrastructures, le renforcement de la flottille nationale et le développement de nouvelles unités de transformation et de conditionnement, figurent parmi les enjeux majeurs, afin d’assurer une exploitation durable des ressources halieutiques et de répondre aux exigences sanitaires et à la préservation des écosystèmes.

Quelles stratégies ou innovations sont actuellement mises en œuvre par les acteurs de l’agroalimentaire pour assurer la traçabilité, le respect des normes et l’amélioration de la valeur nutritionnelle des produits transformés?

Pour garantir la traçabilité, le respect des normes et l’amélioration de la valeur nutritionnelle des produits transformés, il faut mettre en place des systèmes intégrés de contrôle, de certification et d’innovation à chaque maillon de la chaîne de valeur propre au secteur de l’agroalimentaire. Aussi, la traçabilité permet de suivre un produit agricole du champ à l’assiette, pour reprendre une expression consacrée.

Cela permet de réagir rapidement en cas de problème sanitaire, de renforcer la confiance des consommateurs et de faciliter les exportations. Les unités de transformation doivent mettre en place la méthode internationalement reconnue des HACCP (Hasard Analysis Critical Control points) qui permet de maîtriser les points critiques liés à la sécurité des aliments. Grâce à cette méthode, les producteurs en agroalimentaire peuvent identifier les risques (chimique, physique et biologique), prévenir les incidents et respecter les normes techniques et légales.

Il en sera de même pour les contrôles sanitaires et phytosanitaires ainsi que l’étiquetage nutritionnel obligatoire (valeurs énergétiques, allergènes, additifs). Aussi, l’amélioration nutritionnelle vise à proposer des aliments plus sains sans compromettre le goût, tout en réduisant le sel, le sucre et les graisses saturées.

Comment l’industrie de la transformation agroalimentaire peut-elle jouer un rôle moteur dans l’accroissement de l’autosuffisance alimentaire et la résilience face aux crises climatique, économique ou sanitaire?

Pour garantir la traçabilité, le respect des normes et l’amélioration de la valeur nutritionnelle des produits agricoles transformés, il faut mettre en place des systèmes intégrés de contrôle, de certification et d’innovation à chaque étape de la chaîne de production. La transformation locale garantit que même en cas de tension sur les marchés mondiaux, le pays peut continuer à produire ses aliments de base (semoule, farine, huiles, pâtes, etc.) à partir de ses propres matières premières. C’est l’objectif de la diversification des cultures stratégiques.

Les crises géopolitiques actuelles ont accentué le dysfonctionnement des chaînes de valeur mondiales, notamment sur le plan logistique. L’on peut citer la crise russo-ukrainienne et les perturbations du transport maritime au niveau des ports de chargement de la mer Noire ou encore l’exemple du détroit de Bab El Men-deb dont le blocage a fait craindre le commerce mondial, dont celui du pétrole brut et du GNL.

La diversification dans l’agroalimentaire encourage la transformation, à condition que la liaison fonctionnelle entre l’agriculteur, la pêche et l’industriel soit solide. Les industriels ont besoin d’un approvisionnement stable en matières premières, en quantité et en qualité. Les agriculteurs et les pêcheurs, de leur côté, cherchent la garantie des prix, avant de prendre le risque de produire.

Ceci implique également l’existence d’une infrastructure de stockage pour éviter les pertes et garantir que les unités de transformation puissent travailler toute l’année, pas seulement pendant la récolte. En définitive, l’industrie agroalimentaire peut jouer un rôle moteur dans l’autosuffisance alimentaire et la résilience, en développant des chaînes de valeur locales, en innovant pour une production durable et en renforçant les capacités de transformation et de stockage.

L. M.

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