SALAH LAGHROUR, ÉCRIVAIN ET TÉMOIN DE LA GUERRE DANS L’AURÈS
«L'écriture de notre histoire est un devoir»

Salah Laghrour, écrivain originaire des Aurès, témoigne de son enfance durant la guerre et affirme que «l’écriture de notre Histoire est un devoir».
Salah Laghrour est l’auteur de 4 ouvrages consacrés principalement à l’histoire de la guerre de Libération dans les Aurès-Nememcha. Il fait partie des rares témoins à avoir raconté ses souvenirs d’enfant durant cette période, avant de poursuivre sa formation en Égypte puis en France. Rencontré au Salon international du livre d’Alger (SILA), il revient dans cet entretien sur la violence dont il a été témoin et sur la mémoire qu’il s’efforce de transmettre à travers ses écrits.
Entretien réalisé par Samira Belabed
Votre livre «Grandir dans les Aurès: l’envol» vient de paraître aux éditions Chihab. Pourriez-vous d’abord nous parler de votre parcours d’auteur?
Dans mon 1e livre, «Abbès Laghrour : du militantisme au combat en Wilaya I», je retrace la vie et le parcours de mon frère. Le 2e, en arabe, s’intitule Histoire intérieure de la Wilaya I. Ensuite, j’ai publié «Grandir dans les Aurès : un enfant dans la guerre» en 2024, récit autobiographique dont L’Envol est la suite. Le premier volume évoquait mes souvenirs d’enfance pendant la guerre de Libération et les conditions de vie dans un camp de regroupement.
Dans le dernier, je poursuis ce récit en racontant comment, en 1964, j’ai obtenu mon certificat d’études à 17 ans — avec un grand retard — et surtout comment j’ai quitté l’Algérie pour poursuivre mes études au Caire, où j’ai obtenu mon baccalauréat en 1969.
Pourriez-vous nous en dire plus sur ces «camps de regroupement «dont celui de M’toussa où vous insistez sur le mot «déportation»?
C’est à M’toussa que ma famille a été déportée dans un camp réservé uniquement à notre famille, en décembre 1954. Les autorités coloniales ont déplacé les populations des alentours des montagnes pour couper tout lien avec les maquisards. D’abord, ils ont emmené les hommes de 18 ans et plus dans des camps de concentration, dans des camps isolés. Ensuite, ils ont déplacé les familles.
Vous aviez quel âge à ce moment-là?
Je suis né en 1947 et ces déplacements ont eu lieu vers 1955-1956. On me pose souvent la question: Comment peux-tu te souvenir de tout? C’est que certaines images, des scènes ne s’effacent jamais. J’ai vu mourir sous mes yeux ma sœur, mon oncle. Ma mère a pris la cervelle de son frère dans la main. Guérir les blessures de la guerre n’est pas chose facile. L’écriture m’aide à me soulager mais je n’arrive pas à oublier. Parfois, j’ai du mal à exprimer la douleur que je ressens. Les mots ne suffisent pas.
Vous parlez de la guerre du point de vue d’un enfant. C’est un aspect peu évoqué dans l’historiographie…
Comme les adultes, les enfants ont vécu les affres du colonialisme. Ils sont devenus, malgré eux, des acteurs à part entière. Mais leurs voix ont été peu entendues. Mes écrits sont des actes de résistance contre l’oubli de ce qu’ils ont subi.
Vous mentionnez aussi des «écoles métalliques» ? C’est quoi exactement?
Des classes préfabriquées, métalliques, construites après l’arrivée de De Gaulle au pouvoir vers 1958-1959. Avant, il n’y avait rien, ou presque. Mon parcours était vraiment très perturbé avec juste une année scolaire, avant notre déplacement vers M’toussa puis plus rien pendant longtemps.
Parlez-nous de votre départ pour l’Égypte…
Plusieurs pays octroyaient, après 1962, des bourses aux enfants d’Algérie. J’ai été sélectionné pour l’Égypte. Un envol, comme le titre du livre. Un enfant des Aurès quitte son village, l’école coranique de son enfance, pour étudier au Caire où je découvrais tant de choses. Ce fut un temps où après tout ce que nous avons vécu, il y avait de l’espoir, une possibilité de reconstruire.
Vous rendez hommage aux femmes dans vos écrits. Pourquoi était-ce essentiel?
Parce qu’elles étaient les piliers invisibles de la lutte! Elles répondaient aux soldats français lorsque maris ou enfants étaient en prison ou dans les maquis. Elles passaient leurs journées entre pleurs, chants, craintes, élevaient leurs enfants, tout en supportant l’humiliation quotidienne.
Ma mère, qui a attendu jusqu’à sa mort le retour de mon frère, et tant d’autres femmes, ont porté sur leurs épaules le poids de la résistance quotidienne. Elles ont maintenu les familles debout quand tout s’écroulait.
Elles méritent tous les hommages.
Vous évoquez aussi la mémoire de votre frère Abbès, bras droit de Benboulaid…
Mon frère Abbès était un combattant, un homme du 1er Novembre. Son engagement et son sacrifice font partie de l’histoire. J’essaie d’être juste, de donner une image fidèle des personnes et des événements. Parfois, c’est compliqué de parler de sa famille, mais même si l’histoire n’est pas une science exacte, j’essaie d’être objectif.
Qu’est-ce qui vous pousse à écrire?
L’entretien de la mémoire n’est pas un choix mais un devoir. J’écris pour tous ceux qui ne peuvent plus parler : ma sœur, mon oncle, toutes les familles exterminées, tous ceux qui ont tout perdu. Je dois continuer à écrire.
C’est ma manière de résister contre l’oubli.
S. B.