Algérie–Mauritanie: Une mémoire en partage

Algérie–Mauritanie : une mémoire en partage, où l’histoire, la culture et les destins entremêlés dessinent les liens d’un voisinage durable.
Le Salon international du livre d’Alger a consacré, lundi dernier, une journée de débats qui a mis en avant l’épaisseur historique, culturelle et spirituelle des liens entre l’Algérie et la Mauritanie.
Au-delà des enjeux contemporains, les discussions ont mis en lumière un socle millénaire de relations, ouvert sur les sables du Sahara, les routes caravanières, l’érudition savante au sein des zaouïas et des centres d’enseignement, ainsi qu’une fraternité humaine tissée au fil des siècles. La rencontre, organisée dans le cadre du programme culturel du SILA, a permis de replacer ces liens dans leur profondeur historique et leur pertinence stratégique actuelle.
Des racines communes dans l’histoire et la foi
Dès l’ouverture des travaux, un constat s’est imposé : les relations algéro-mauritaniennes, en plein essor dans divers domaines (diplomatie, économie et sécurité), s’enracinent dans une continuité où convergent sang, langue, rites religieux, pratiques soufies et échanges savants.
Les intervenants ont rappelé qu’il y a des siècles, les sociétés des deux rives du Sahara partageaient caravanes, manuscrits, érudition et lignées spirituelles. Le désert, loin d’être une barrière, fut une matrice — un passage vivant où circulaient hommes, idées et marchandises.
Une mémoire commune
La première séance, intitulée « Algérie et Mauritanie : référents communs », dirigée par Aârous Zoubir, a réuni le Mauritanien Mohamed Yahya Babah, Hamdi Allal Eddar du Sahara occidental, Hamdadou Ben Amar, Haj Ahmed Abdallah et Abdelmadjid Djaâ.
Les échanges ont revisité les lieux phares de cette géographie culturelle : Adrar et la Saoura, Tlemcen et Béjaïa, Tindouf et ses zaouïas, mais aussi Chinguetti, Oualata et Tichitt. Dans ces citadelles du savoir, surnommées « Terre des mahadras », écoles du désert, se sont formées des générations d’érudits, tandis que des savants algériens y vinrent recevoir l’idjâza.
Des passerelles spirituelles durables
Les intervenants ont mis en lumière les réseaux d’enseignement religieux et juridique du rite malékite, le rôle déterminant des confréries — notamment la Tidjania et la Qadiria — et la manière dont ces passerelles spirituelles ont consolidé une communauté de pensée et de pratiques.
L’accent a été mis, lors de la seconde partie, sur la longue temporalité historique : la période des Almoravides comme moment fondateur d’un espace islamique intégré ; la circulation des manuscrits et des bibliothèques itinérantes ; les figures réformatrices algériennes ayant trouvé écho dans le pays voisin ; et l’africanité assumée d’une relation souvent méconnue dans les récits nationaux classiques.
La mémoire postcoloniale et la responsabilité intellectuelle
Les conférenciers ont estimé qu’il faut comprendre les dynamiques culturelles sahélo-sahariennes contemporaines pour redonner visibilité à un capital savant et spirituel commun, socle d’une coopération durable.
Un moment fort de la journée fut l’intervention de l’auteur sahraoui Hamdi Yahdih, dont la conférence intitulée « Afrique postcoloniale : retour aux racines » s’est articulée autour de la mémoire, de la justice et du devoir d’écriture.
S’agissant de l’histoire contemporaine du continent, il a rappelé que l’indépendance politique n’a pas suffi à effacer les cicatrices coloniales ni les rapports de domination qui persistent. Il a ensuite évoqué la Palestine et le silence international qui entoure le drame de son peuple, avant de souligner la responsabilité morale des intellectuels dans la défense des causes justes.
« Nous écrivons ce que nous vivons »
Son propos s’est prolongé sur la question du Sahara occidental, analysant le parcours de ce dossier à l’ONU depuis sa reconnaissance comme question de décolonisation. L’auteur a également évoqué la manière dont la littérature sahraouie a accompagné la lutte. Selon lui, les écrivains du Sahara occidental consacrent toute leur énergie à la cause nationale, ne se permettant aucune dispersion thématique tant que la liberté n’est pas acquise : « Nous écrivons ce que nous vivons », a-t-il résumé.
Avec émotion, il a salué le rôle de l’Algérie, qu’il qualifie de sujet d’écriture honorable, rappelant avoir consacré seize romans à son histoire, à ses paysages et à la mémoire de ses régions, dont certains ont déjà été publiés.
« L’écrivain n’est pas un simple observateur. Il est témoin engagé, dépositaire d’une vérité vécue et d’un espoir collectif », a-t-il conclu.
Walid Souahi