Festival international du Théâtre du Sahara: Un silence qui parle

De notre envoyé spécial à Adrar: Walid Souahi
Au Festival international du Théâtre du Sahara, un silence habité s’impose dès l’ouverture : un spectacle où le corps, la lumière et l’émotion parlent plus fort que les mots.
La 2e édition du Festival international du Théâtre du Sahara a démarré, mardi dernier, au Théâtre régional d’Adrar. Pour la soirée inaugurale, la troupe «Odéon» de Mostaganem a présenté, en compétition, «Avant-théâtre», un spectacle épique et silencieux porté par l’héritage du dramaturge Ould Abderrahmane Kaki.
Le nombreux public a acclamé le metteur en scène Saïd Zakaria ainsi que les comédiens à la fin de chaque tableau.
Un langage du corps pour raconter l’indicible
Dès les premières minutes, l’assistance a été happée par l’atmosphère dense et dépouillée du spectacle décliné en 3 actes : «Le voyage», «Le filet» et «La cabane».
Inspirée d’une pièce écrite dans le contexte de la guerre de Libération, l’œuvre ressuscite les tourments d’un peuple meurtri portée par les images, le mouvement et un langage corporel d’une rare expressivité.
Sans prononcer un mot, les comédiens ont su transmettre la lutte intérieure de l’individu, ses hésitations entre le bien et le mal, son rapport à la douleur et son instinct vital d’amour et de beauté.
Une chorégraphie puissamment évocatrice
La force du spectacle repose sur une chorégraphie savamment pensée par Abdelouahab Tarek. Les corps, soumis à un filet imaginaire ou emportés dans un voyage vers l’inconnu, semblaient évoluer entre résistance et abandon. À plusieurs reprises, des applaudissements nourris ont éclaté avant même la fin des actes car certaines images frappaient par une intense émotion.
«Ce silence qui parle est extraordinaire», confie à la fin du spectacle un jeune d’Adrar, encore ébranlé. «On sentait les douleurs, les peurs, les choix difficiles. Ils n’ont rien dit, mais on a tout compris. C’est la première fois que je vois quelque chose d’aussi puissant ici», lance-t-il.
Un autre habitué du théâtre, visiblement conquis, souligne la fidélité de la mise en scène à l’esprit de Kaki : «On sent son souffle. Cette manière d’exprimer l’absurde, la souffrance du peuple, mais aussi l’espoir… La troupe a réussi quelque chose d’énorme. Je n’espérais pas une telle intensité dès le premier soir».
La musique de Mohamed Nazim Bennouh, jouée en direct et soutenue par une bande sonore en off, a contribué à cette réussite.
Une symbiose entre musique, gestes et lumière
Alternant percussions sourdes, tensions harmoniques et respirations mélodiques, elle a accompagné chaque geste des comédiens, donnant un relief supplémentaire au tragique comme aux éclaircies. Plusieurs spectateurs disent avoir eu l’impression de «voir la musique» qui semblait fusionner avec les corps en mouvement.
La scénographie a renforcé cet univers sensoriel par une architecture scénique minimale mais expressive, jouant sur un éclairage vif ou feutré, selon les passages.
Une édition prometteuse dès les premiers instants
Les ombres, les contrastes, les zones de demi-lumière ont permis de faire naître des silhouettes fluctuantes, presque irréelles, donnant à certains tableaux une dimension presque picturale. «On avait l’impression d’être dans la mémoire d’un peuple, avec des images qui apparaissent et disparaissent. C’était magnifique», estime un autre spectateur.
Pour Saïd Zakaria, la pièce est l’aboutissement d’un travail ardu. «Monter un spectacle basé sur une pièce sans trame narrative était un véritable défi, surtout pour une troupe d’amateurs et avec des moyens limités», a-t-il affirmé après la représentation. «Mais ce que nous avons vu, ce sont des acteurs, un chorégraphe, un scénographe et des musiciens qui ont tout donné. Le public l’a senti, et il nous l’a rendu», a-t-il ajouté.
Pour le public chaleureux mais exigeant, ce premier spectacle a placé la barre très haut. L’accueil enthousiaste et les commentaires laissent entrevoir une édition où le théâtre, même dans le silence, parle avec puissance et humanité.
W.S.