MOURAD BOUATTOU, PRÉSIDENT D’ALGERIA CLUSTERS À HORIZONS

«Les clusters, leviers majeurs pour structurer les filières...»

Mourad Benattou, président d’Algeria Clusters, affirmera: «les clusters, leviers majeurs pour structurer les filières…».

Outil structurant de la politique industrielle, les clusters s’imposent progressivement comme des catalyseurs de compétitivité, d’innovation et d’intégration des chaînes de valeur en Algérie. De l’agroalimentaire à la mécanique de précision, en passant par la logistique et le numérique, ces écosystèmes territorialisés ambitionnent de rompre avec les logiques fragmentées de production pour bâtir une économie collaborative, orientée vers la performance et l’exportation. Dans cet entretien accordé à Horizons, Mourad Bouattou, président d’Algeria Clusters, revient sur les avancées, les défis et les perspectives de ces «grappes industrielles» appelées à jouer un rôle-clé dans la transformation économique nationale et l’ouverture sur les marchés africains.

Entretien réalisé par Samira Sidhoum

En tant que président d’Algeria Clusters, comment évaluez-vous aujourd’hui le rôle des clusters dans la structuration du tissu industriel national et leur capacité à accompagner la transformation de l’économie algérienne vers plus de valeur ajoutée?

Un cluster est une concentration géographique organisée sous forme de groupement d’intérêt économique d’entreprises d’une même filière émergente dans un territoire, de centres de recherche, d’organismes de formation et d’acteurs institutionnels, interconnectés autour d’une chaîne de valeur, créant des effets de synergie intégrant tous les acteurs de l’écosystème.

Un cluster est un écosystème structuré regroupant : entreprises d’une même filière, à l’instar du cluster Boisson, la mécanique de précision, acteurs logistiques, centres de formation et R&D, institutions publiques et financières. L’objectif est d’organiser une chaîne de valeur complète et compétitive. C’est un outil de politique publique, institué par le ministère de l’Industrie, dans le cadre de la coopération algéro-allemande avec GIZ.

Aujourd’hui, nous comptons plus de 10 clusters dont la filière boisson, les énergies renouvelables, la filière numérique, aujourd’hui le GAAN, le secteur mécanique de précision, les industries électriques/CIEL, la filière des fondeurs /Fonderitech, jouant un rôle important en amont de la filière sidérurgique, et de la sous-traitance, la filière dattes et celle du textile et cuir. Il y a d’autres clusters en gestation que nous accompagnons en tant qu’in-terclustering, au sein de l’ANDPME, siège d’Algeria clusters.

Bien sûr, certains clusters n’ont pas atteint le même degré d’avancement, le plus important, c’est d’avoir reconnecté les acteurs d’une même filière, interconnecté avec leur écosystème, pour s’ériger en véritable force de proposition. Ce sont des leviers d’émancipation d’un nouveau mode de gouvernance et de pilotage orienté vers la compétitivité et l’innovation, socle de mobilisation de l’intelligence collective.

En Europe, il y a plus de 3.000 clusters, dont le mémorandum de Stockholm fixe les orientations stratégiques dont la mutualisation des moyens et la compétitivité constituent le leitmotiv.. L’icône des clusters est celui de la Silicone Valley où de nombreux chercheurs et start-up issus de la diaspora jouent un rôle de premier plan. Au Quebec, on les nomme «Grappes industrielles», symbolisant un effet d’agglomération des PME autour du noyau dorsal. Les clusters jouent un rôle de catalyseurs de compétitivité en étant des leviers de compétitivité, des économies d’échelle collective, d’achats groupés, d’infrastructures partagées (laboratoires, plateformes techniques).

Le cluster boisson agro-logistique que vous présidez évolue dans un écosystème sensible, à la croisée de l’agroalimentaire, de la logistique et de la souveraineté alimentaire. Quels sont, selon vous, les principaux défis à relever pour renforcer sa compétitivité et sa résilience?

Les clusters sont des leviers majeurs de transformation économique en Algérie, permettant de structurer les filières agroalimentaires, sidérurgiques, la sous-traitance via le cluster mécanique de précision, d’optimiser les coûts logistiques (réduction du retour à vide), et d’ancrer durablement une économie productive, compétitive et territorialisée. L’enjeu clé est de passer d’une logique de production dispersée à une logique de filière organisée, avec des effets structurants en mutualisant les moyens et les compétences.

Le défi majeur est de réaliser des économies d’échelle, par le groupage des achats et des ventes; d’où notre vision au départ de création du cluster boisson, intégrant les acteurs de la logistique, ses membres fondateurs: Bejaïa logistique, le port de Bejaïa, la SNTR et sa filiale Logitrans, General Maritime, Globtainer et Numilog Cevital. Mais pour être efficace, il faut passer d’une logique individuelle à une logique collective. Le maître-mot est d’évoluer vers une culture collaborative. Ce n’est pas facile, mais la digitalisation sera un outil puissant, comme la plateforme nu¬mérique visant une véritable bourse du fret.

Un exemple concret sur le terrain, l’optimisation des retours à vide dont 2 expériences contractuelles inédites réussies par le cluster entre Numilog Cevital-Bejaïa Logistique (PSL) et transportant les produits de Saïda. Sur un autre aspect, c’est l’optimisation des capacités de production via le co-packaging. Ce nouveau paradigme est de faire évoluer nos modes de gouvernance où nous devons opter pour le principe de coopétition (juxtaposant collaboration et compétitivité collective). Les clusters constituent l’outil le plus opérationnel pour reconstituer ce puzzle et créer des effets de synergie.

Comment les clusters peuvent-ils concrètement favoriser l’intégration locale, la montée en gamme des produits et la création de chaînes de valeur nationales, notamment dans le secteur des boissons et de l’agro-industrie?

Je pense qu’à travers toutes nos réponses pour montrer les effets structurants sur le développement économique local, autour de filières émergentes compétitives, nous avons répondu indirectement à votre question, le cluster boisson appelé Soummam à l’origine, transformé en Boisson Agrologistique, fut le premier érigé en Algérie avec le cluster Energies renouvelables, le cluster Numérique et le cluster Dattes (n’est pas opérationnel pour le moment).

Il a favorisé le phénomène d’agglomération, voire d’intégration des acteurs de la chaîne de valeur amont-aval, par l’adhésion des producteurs d’inputs, comme Général Emballage, Meriplast, Général Plast (producteurs de préformes), producteurs d’arômes -huiles essentielles. En aval, par les services de prestataires logistiques.

Certains sont actifs, d’autres plus ou moins, mais le plus important, c’est l’esprit de fédérer les acteurs, qui sont relayés par nos réseaux, tou-jours présents, créant des échanges et plusieurs partenariats, par des mises en relations d’affaires, utilisation des supports logistiques et le partage d’in-formation via les réseaux sociaux, la News Letter, fédérés par une com-munity Manager. L’effet d’intercon-nexion avec les réseaux de clusters européens est important.

Notre grand problème est lié aux moyens que nous peinons à récolter. La loi d’orientation des PME prévoit des subvention, mais aussi un point positif, nous sommes abrités dans les centres de facilitation sous couvert du ministère de l’Industrie, avec une autonomie de gestion grâce au statut régissant les clusters, sous forme de GIE sans but lucratif, à travers le code de commerce.

Une organisation innovante, autour d’un concept universel (des milliers de clusters dans le monde), impliquant une culture collaborative, encore en gestation, relayé par notre rôle d’incubateur de clusters, où nous sommes fiers de le constater, grâce à Algeria Clusters, la naissance d’une dizaine de clusters.

Dans un contexte marqué par l’ouverture sur les marchés africains, quelle est la place des clusters algériens dans la dynamique d’exportation et de partenariats Sud-Sud, notamment à la lumière des expériences récentes sur le continent?

Nous pensons que la place des clusters algériens est importante, par l’interconnexion avec les réseaux de cluster africains, dans la dynamique d’exportation et de partenariats Sud-Sud, notamment à la lumière des expériences récentes d’ouverture africaine et continentale. L’ouverture de l’Algérie vers les marchés africains s’inscrit dans le cadre plus large de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), où l’intégration régionale reste un moteur de croissance.

L’Algérie cherche à diversifier son portefeuille exportateur au-delà des hydrocarbures, avec des avancées notables dans plusieurs secteurs industriels (agroalimentaire, ciment, électronique, pièces automobiles, etc.), lors de salons continentaux comme l’Intra-African Trade Fair (IATF), qui a permis la signature de contrats significatifs avec des partenaires africains et institutions multilatérales de financement. Il y a aussi l’intégration dans les chaînes de valeur régionales.

À cet effet, les clusters peuvent jouer un rôle de plateforme de coordination entre acteurs algériens et partenaires africains ou du Sud global. Il y a dans ce sens la coopération sectorielle, des échanges d’expertise et co-développement industriel, par exemple favoriser la valorisation des ressources naturelles comme les inputs à valeur ajoutée. L’Afrique aujourd’hui exporte moins de 5% de produits à valeur ajoutée. Il y a aussi des projets conjoints entre clusters algériens et leurs homologues africains. Dans ce sens, l’ouverture de l’Algérie vers les marchés africains s’inscrit dans le cadre plus large de la ZLECAf, où l’intégration régionale reste un moteur de croissance, grâce aux chaînes de valeur régionales.

Quels leviers doivent être activés pour renforcer la collaboration entre entreprises, universités et centres de recherche au sein des clusters, afin de stimuler l’innovation et l’adaptation aux nouvelles exigences du marché?

On a longuement insisté, au cours de cet entretien, très porteur de messages dans notre vision de fédérer les filières industrielles et de service, autour d’un nouveau paradigme de réformes structurelles, déjà engagées par les pouvoirs publics dont l’émergence de chaînes de valeurs industrielles, à travers la création de clusters.

Le cadre juridique actuel sur l’open innovation est un outil parmi d’autres, permettant aux entreprises d’externaliser leurs programmes de R&D, bénéficiant à des start-up et/ou des unités universitaires économiques de recherche, reliant efficacement entreprises, universités, au service de la compétitivité et de l’adaptation aux marchés.

Comme thématiques nombreuses: économie circulaire, on peut citer l’industrie 5.0, tournée vers le développement durable et l’innovation, l’optimisation des process, dont les impacts diffus sont d’ordre économique et stratégiques.

S. S.

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