40e anniversaire de la disparition de Ferhat Abbas: Un pourfendeur de la colonisation

À l’occasion de la commémorer du 40e anniversaire de la disparition de Ferhat Abbas, revenir sur le parcours de ce pourfendeur de la colonisation s’impose.

Né le 24 août 1899, Ferhat Abbas vit le jour dans un foyer stable, structuré par le sens de la responsabilité. Il s’éteindra, symbole discret du cycle accompli, un 24 décembre 1985. Son père, choisit pour ses enfants l’école de la modernité, sans les couper d’un environnement traditionnel profondément enraciné dans la religion et la culture ancestrale. De cette double appartenance naquit un esprit de synthèse, attentif à l’équilibre entre héritage des aïeux et progrès.

Par Raouf Bendaoui, chercheur en Histoire

Homme mesuré et paisible, Abbas ne s’enflammait que face à l’injustice. Il fut très tôt perçu comme un négociateur naturel, un artisan du compromis, de la parole juste. Il se méfiait des illusions et de la radicalité : pour lui, seul comptait ce qui était visible, tangible, mesurable. Il jugeait l’arbre à ses fruits. Excellent organisateur, il excella dans la structuration des groupes, la création de mouvements estudiantins et politiques qu’il présida avec méthode et dextérité.

Conciliateur, médiateur, chef politique instinctif, il possédait l’art du dialogue et de l’argumentation, même s’il intellectualise parfois à l’excès. Son logiciel, c’est l’école et le savoir, la liberté et l’égalité. Il combattait les tenants de la colonisation avec fermeté, mais sans haine. Ferhat Abbas n’était pas un homme de violence. Il la détestait, sauf lorsqu’elle prenait le nom d’injustice. En cela, il fut un pourfendeur de la colonisation, qu’il considéra comme un fléau.

La vocation intellectuelle

Rien, dans sa jeunesse studieuse, ne semblait prédestiner Ferhat Abbas à devenir l’un des grands noms du combat national. Pharmacien de formation, homme de lettres et de presse par vocation, il fut d’abord l’observateur attentif d’une société algérienne déchirée entre deux mondes. Il vécut l’époque où les empires ne s’effondrent pas brutalement, mais se dissolvent lentement. Sa plume — sèche, précise, méthodique — devient l’instrument d’un diagnostic implacable. Il analysa une Algérie entravée, privée de justice, privée de reconnaissance. Il dénonce avec verve le code de l’indigénat confinant les Algériens dans un statut de sujets qui va durer 60 années.

Il répudie le double jeu et l’équivoque, source de méfiance et de haine. Ils savent ce qu’ils veulent et où ils vont. Leur ligne éditoriale prend naissance dans le tumulte des batailles et au milieu des combats. Tout en fondant de grands partis après avoir fait ses preuves à la tête de l’AEMAN, la Fédération des Élus présidé par le Dr Benjelloul et le Congrès musulman: l’UPA, les AML puis l’UDMA. C’est alors que Ferhat Abbas pensa et rédigea le «Manifeste du Peuple Algérien» le 10 février 1943 à Sétif.

Ce texte fondateur matérialise sa nouvelle orientation politique faisant le bilan négatif de la colonisation et demandant son abolition, l’application du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et une Constitution pour l’Algérie. Ce texte est suivi d’un autre document appelé «L’additif» qui, au grand dam des autorités coloniales, est approuvé et signé par des élus représentant l’administration. Ce Manifeste deviendra la base des «amis du Manifeste et de la Liberté»; (AML), créés en 1944 sous sa présidence.

«Dès que le sang des algériens a coulé, il n’y a plus à tergiverser»

Comprendre Ferhat Abbas, c’est accepter cette complexité, cette lente maturation, cette fidélité à une exigence morale plus qu’à une orthodoxie idéologique. En 1954, Ferhat Abbas comprit que l’Histoire venait de franchir une ligne irréversible. La négociation ne suffisait plus. Fidèle à la justice, il suivit la voie imposée par les événements. «Dès que le sang des algériens a coulé, il n’y a plus à tergiverser».

Selon Ferhat Abbas qui adhéra au FLN en février 1956 en rejoignant Le Caire: «si le CRUA prépara seul l’insurrection et passa à l’action le 1e novembre 1954, la naissance de l’Algérie nouvelle fut avant tout l’œuvre du peuple entré massivement dans le combat. La victoire ne résulta ni d’un appareil clandestin isolé ni d’un acte fondateur unique, mais de l’adhésion des masses, de l’engagement des intellectuels et du sacrifice des maquisards anonymes. Conçu comme un rassemblement de toutes les forces vives sans distinction, le FLN sut incarner cette unité, résister aux tentatives de division et s’imposer avec habileté comme l’instrument décisif de la lutte pour l’indépendance».

Devenu président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) en septembre 1958, il joue un rôle décisif, non dans le fracas des armes, mais dans l’architecture diplomatique, politique, morale et institutionnelle de l’indépendance. Sa marque fut celle du bâtisseur et du réconciliateur, non du maître des tempêtes. Il œuvra à donner à la lutte une légitimité politique et internationale, indispensable à sa reconnaissance.

Un homme d’exigence morale

Après 1962, la jeune Algérie, encore enfiévrée par sa naissance, s’engage sur des chemins où les idéaux se heurtent aux réalités du pouvoir. Ferhat Abbas demeura fidèle à lui-même: un homme d’exigence morale, parfois isolé, souvent contesté, mais respecté jusque dans la discorde. Il défendit avec constance l’idée d’un État de droit, du pluralisme politique, d’une construction patiente et stable. Dans les débats constitutionnels, il voulait bâtir une maison durable — une maison pour tous. Ses désaccords avec les orientations dominantes l’éloignèrent des sphères décisionnelles. Mais ce retrait ne fut ni une défaite ni un renoncement. Il devint une autorité morale silencieuse, presque romanesque dans sa solitude.

Au-delà du politique, Ferhat Abbas laisse un héritage moral d’une rare solidité. Jamais il ne céda à la déclamation ou au ressentiment. Dans un siècle saturé de slogans et de radicalités, il resta fidèle à une vérité nuancée, parfois dérangeante, jamais complaisante. Il ne força jamais la porte du destin. Il répondit à ses appels avec retenue. Cette modestie donna à son œuvre une noblesse singulière. Il demeure le trait d’union entre deux Algérie, entre deux époques, entre deux pensées. Il incarne la génération de la transition, celle qui change de route sans renier ce qu’elle fut.

Lorsque Ferhat Abbas s’éteint en 1985, l’Algérie perd l’un de ses plus précieux témoins. Il laissait une œuvre patiemment construite, sans éclats inutiles. Ferhat Abbas demeure, dans la mémoire algérienne, une présence constante, une figure de cohérence, de dignité et de vérité. Il croyait à l’avènement d’une société libre et libérée de tous les fanatismes, de toutes les discriminations, de la haine et des guerres. Il reste toujours persuadé qu’il est possible de changer les choses sans utiliser la violence, et que c’est par le travail dans les assemblées représentatives que les réformes conduisant à l’indépendance peuvent être obtenues. Un homme qui, sans jamais chercher l’Histoire, lui a donné l’un de ses visages les plus nobles.

R. B.

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