Khalil Baba Ahmed: Un ciné-concert au service de la mémoire

Le maestro Khalil Baba Ahmed a redonné vie au premier film algérien, lors Festival du film d’Alger, à travers un ciné-concert mêlant mémoire, image et musique.
Lors du récent Festival international du film d’Alger, le maestro Khalil Baba Ahmed a livré une performance remarquable. En compagnie de son orchestre philharmonique, son ciné-concert a accompagné la version restaurée du premier film algérien, «Les Plongeurs du désert» de Tahar Hannache. Installé dans la fosse du Théâtre national Mahieddine Bachtarzi, l’orchestre a interprété, en direct, la musique de Mohamed Iguerbouchène, accompagnant la projection avec une grande précision. L’expérience singulière a marqué les esprits et fait naître une résonance rare entre l’image et le son.
Violoniste originaire de Tlemcen, le maestro Baba Ahmed est également un chercheur passionné du patrimoine andalou. Il a déjà collaboré avec de grands artistes étrangers et coordonné plusieurs projets culturels entre l’Algérie et la Corée du Sud. Auteur de plusieurs opéras innovants, ce ciné-concert a toutefois représenté pour lui un défi de taille, d’autant plus qu’il ne disposait d’aucune partition originale de la musique d’Iguerbouchène. «En découvrant le film pour la première fois, j’ai été profondément touché par la portée significative de ce qui est considéré comme le film énonciateur du cinéma algérien», explique le maestro. «La mauvaise surprise est venue ensuite, car je me suis rendu compte qu’aucune partition arrangée n’existait. Nous avons mené des recherches pour en retrouver, mais sans succès, à l’exception d’une bande sonore détériorée et sur laquelle il a fallu travailler», poursuit-il .
Un travail de reconstitution minutieux
Ainsi, pour restituer l’âme et l’intention musicale d’Iguerbouchène, le musicien a consacré près de300 heures de travail intensif pour retranscrire l’œuvre, et ce, entièrement à l’oreille. «Ma démarche s’est résumée à écouter et corriger sur plusieurs couches, tout en menant des recherches sur le compositeur afin de comprendre au mieux son esprit et de rester fidèle à sa musique», précise-t-il.
Pour obtenir une synchronisation parfaite entre la projection et la musique, Baba Ahmed s’est inspiré des images, des expressions et de l’idée générale du film. «La musique d’Iguerbouchène est exceptionnelle car elle allie universalisme et racines algériennes et révèle le génie du compositeur. J’ai essayé de comprendre exactement ce qu’il voulait véhiculer et de travailler avec l’orchestre pour reproduire au mieux son œuvre», explique notre interlocuteur. Pour adapter la musique au projet, initialement celle-ci avait été réalisée pour un orchestre symphonique, mais lui a choisi un orchestre philharmonique et travaillé avec un orchestre de chambre. «J’ai travaillé avec 25 musiciens, en ajoutant d’autres instruments ainsi qu’une section de cuivre et de bois», précise-t-il .
Une interprétation fidèle et un acte de transmission
C’est avec cet orchestre que Baba Ahmed a pu remplacer certaines sections et apporter des ajustements, pour un rendu fidèle à l’œuvre originale. «Nous avons travaillé ensemble pour traduire toutes les émotions du film en notes de musique. Nous avons nuancé la musique pour exprimer au mieux les émotions», renchérit-il.
Le chef d’orchestre n’a pas manqué d’évoquer la difficulté de la synchronisation. «Avec le film, plusieurs séquences et chronos précis étaient à respecter. J’ai calculé les marges de temps, et ainsi j’ai pu contrôler la synchronisation. Si je dépassais légèrement le timing, j’accélérais le tempo, tandis que les musiciens suivaient ma baguette», explique-t-il.
Conscient de la responsabilité historique que représentait l’œuvre, le maestro qui a offert la partition au ministère de la Culture et des Arts, souhaite aller plus loin en compilant plusieurs de ses œuvres afin de les rendre accessibles aux étudiants des instituts de musique et conservatoires. Grâce au travail minutieux de Nabil Djedouani, qui a redonné vie au film à travers sa restauration et à l’interprétation musicale exigeante du maestro, le ciné-concert a connu un succès remarquable.
Ensemble, ils ont réalisé un véritable acte de mémoire en faisant dialoguer image et musique. L’expérience souligne l’importance de préserver et transmettre la mémoire filmique et de manière générale la création culturelle algérienne.
Souha Bahamid