Saïd Saâd lui consacre un ouvrage de haute facture
Amar Ezzahi, l’homme avant la légende

Saïd Saâd consacre un ouvrage de haute facture à Amar Ezzahi, explorant l’homme derrière la légende et son héritage dans la musique algérienne.
La présentation du livre «Amar Ezzahi, une légende de renouveau de la chanson châabie,» a eu lieu, samedi dernier, au Centre culturel universitaire (CCU), devant un beau monde de passionnés de musique, amateurs de patrimoine, chercheurs, artistes, étudiants et simples admirateurs.
Paru en 2025 aux éditions El Qotbia, l’ouvrage est signé Saâd Saïd, journaliste-écrivain, auteur de plusieurs romans, parmi lesquels «Parfums d’une femme perdue», «Les tranchées de l’imposture» ou encore «La gloire des vaincus». Pour cette fois, le vieux routier de l’Agence presse service (APS) à la retraite quitte le terrain du roman pour celui plus exigeant de la biographie.
Un travail de mémoire contre l’oubli
Le défi est d’autant plus grand puisqu’il s’agit de faire le récit de vie d’une figure centrale de la musique algérienne, une icône de la chanson chaâbie dont bien des choses vraies et fausses ont été relayées à son propos. «La biographie, ce n’est pas le roman où on imagine. Ici, il n’y a pas de place pour l’imagination. Ce sont des faits précis», explique-t-il. Et d’ajouter :
«Amar Ezzahi fait partie du patrimoine national. Mais surtout, il faisait partie des gens.» Deux ans et demi de recherches, d’entretiens, de recoupements ont été nécessaires. Une course contre la montre dans un terrain qui plus est semé d’embûches. «Beaucoup de ses compagnons sont morts. Ils sont partis avec leurs souvenirs. On me disait souvent : c’est trop tard, Untel est mort, Untel aussi… », confie l’auteur. Mais certains témoins-clés ont répondu présent. Parmi eux, Lounis Aït Aoudia, ami d’enfance, véritable mémoire vivante doublé d’un fervent défenseur de la culture algérienne. «Quand il parlait, j’avais l’impression de voir Amar évoluer devant moi, marcher, s’asseoir, écouter», raconte Saâd dont le talent de conteur impressionne.
Les racines du silence: de la Kabylie à Alger
Le livre remonte à l’enfance rude et silencieuse à Ighil Bouamas (Tizi Ouzou), village natal d’une autre légende de la chanson, Lounis Aït Menguellet. À son père qui disparaît un matin sans jamais revenir et à sa mère abandonnée dans la douleur. «Si vous ne connaissez pas son enfance, vous ne comprendrez jamais Amar Ezzahi», insiste l’auteur. «Le silence et la solitude sont une construction intime et une sensibilité tournée vers les autres, vers ceux qui souffrent sans bruit», explique Saïd Saâd.
Installé à Alger à la fin des années 1940, Amar découvre la capitale, La Casbah et ses sortilèges : l’ex-Rampe Vallée (rebaptisée au lendemain de l’indépendance Rampe Arezki», les cafés populaires, la plage, le cinéma. Et surtout la musique. L’ouvrage regorge d’anecdotes : Amar adolescent, assis des heures durant sur la plage de La Vigie, grattant sans s’arrêter sur sa guitare, pendant que les autres nagent. «On partait à 14h, on revenait à 20h, et on le retrouvait au même endroit, les doigts rouges et gonflés», raconte un témoin. Après cinq mois à peine, «la guitare chantait». Mais Amar chantait aussi pour les autres, pour ceux qui n’avaient pas grand-chose.
Saïd Saïd rend à chacun sa place. Boualem Belmou, initiateur décisif. L’oncle Ahmed, journaliste à la radio d’Alger, qui ramène à la maison les premiers disques de Dalida et d’Aznavour. «Il avait 15 ou 16 ans, il écoutait tout. Même la musique classique», note l’auteur.
l’éclosion du «Zahisme»
Autodidacte rigoureux, l’artiste forge son style loin des conservatoires. Sa place, il l’a choisie : les cafés de quartier, les mariages modestes, les circoncisions et fêtes familiales. Le livre éclaire aussi la relation complexe avec les maîtres du chaâbi. Le respect, toujours.
La soumission, jamais. «Amar n’aimait pas l’autorité artistique aveugle. Il voulait comprendre, pas répéter», explique Saâd Saïd. De là naît une rupture. Puis un style. Le «Zahisme». En 1966, le premier disque. Année du déclic. «Il a rajeuni le chaâbi, en attirant la jeunesse, les hommes et, surtout, les femmes.»
Humain, trop humain
L’un des fils les plus forts de l’ouvrage reste l’homme qui fuit les médias, refuse la télévision malgré quelques rares spectacles donnés lors de diverses occasions et décline les tapis rouges. Celui qui, en 1972, reçoit huit millions de centimes de droits d’auteur et les redistribue à des voisins et amis dans le besoin. Celui qui casse un mur de son propre appartement pour agrandir celui d’un voisin trop à l’étroit. Celui qui aide des familles sans laisser de trace. «Son bonheur, c’était de rendre les autres heureux», résume l’auteur.
«Never give up», répétait-il aux jeunes. «Même quand il pleut, même quand les doigts font mal».
La fin du livre est à l’image de sa vie: pudique. Ezzahi se retire, cherche la solitude, trouve refuge dans de petits cafés discrets, loin des regards. Puis vient 2016. Les obsèques. Inimaginables. Des foules. Des balcons surchargés. Alger à l’arrêt. Comme si le peuple rendait, enfin, à l’homme ce qu’il lui avait donné en silence. A travers son livre, Saâd Saïd rappelle que le patrimoine et la mémoire ne sont pas seulement à préserver des outrages du temps et parfois du mépris des hommes. C’est aussi et surtout une éthique, un rapport aux autres. Bref, une éducation à incarner avec fierté.
Amine Goutali