Monétique et e-commerce: basculement vers le paiement digital

Entre avancées techniques et résistance au cash, le e-paiement en Algérie cherche son équilibre entre régulation et adoption.
Signe de modernisation et de transformation numérique des services financiers, le paiement électronique en Algérie a progressé par vagues, au rythme des avancées techniques, des rappels à l’ordre réglementaires et d’une adoption sur le terrain souvent moins rapide que ne le laissaient espérer les annonces.
Sur la ligne politique, le signal a été donné très tôt. En 2022, le gouvernement résumait déjà l’orientation officielle en rappelant que «le développement du e-paiement figure parmi les priorités des pouvoirs publics». Depuis, l’écosystème s’élargit, avec plus de cartes en circulation, davantage de commerçants connectés et un saut qualitatif avec l’interopérabilité entre acteurs-clés.
L’évolution des moyens de paiement
Historiquement, les premiers jalons de la modernisation des moyens de paiement relèvent de la monétique avant l’Internet grand public. Les analyses académiques rappellent que l’Algérie a connu des essais dès les années 1970, puis a progressivement structuré un dispositif autour d’opérateurs spécialisés, dont la Satim, avec une logique initialement centrée sur la possibilité, pour le public, d’obtenir de l’argent liquide (billets et pièces) via les distributeurs.
L’année 2006 est fréquemment citée comme un moment important avec l’introduction sur le marché de la carte interbancaire CIB, pensée comme un outil de retrait et de paiement. Mais pendant des années, les cartes circulent plus vite que les habitudes ne changent, en ce sens que le cash reste dominant et le paiement chez le commerçant ne devient pas automatiquement un réflexe.
L’union CIB-Edahabia: le basculement vers un écosystème monétique unifié
Le passage au e-paiement au sens strict se matérialise en 2016, avec le lancement d’un service permettant des règlements en ligne sur un premier noyau de plateformes. L’enjeu devient alors l’acceptation, notamment en magasin, ce qui conduit l’Etat à agir par la règlementation. La loi de finances pour 2018 introduit ainsi l’obligation de mettre à disposition des TPE, avec un calendrier ensuite repoussé et réajusté. A ce stade, la modernisation n’est plus seulement un sujet bancaire, puisqu’elle devient un sujet de commerce, de traçabilité et de fonctionnement quotidien des entreprises.
Fin 2021, un autre basculement structure le marché. L’interopérabilité entre la carte CIB (banques) et la carte Edahabia d’Algérie Poste est lancée officiellement via une convention associant Algérie Poste, la Satim et le GIE monétique, signée en présence du Premier ministre, alors aussi ministre des Finances, et du ministre des Postes et des Télécommunications.
Plus de 17 millions de cartes en circulation
L’enjeu, derrière la formule, est celui d’élargir la base d’utilisateurs capables de payer en ligne et réduire la fragmentation côté encaissement. C’est aussi sur cette base qu’un discours plus «industrie de services» émerge. La direction de la Satim affirme, en effet, que «tous les processus sont mis en place pour répondre aux besoins des banques, tant en termes de flux qu’en termes de nouveaux services».
Les chiffres publiés ces deux dernières années rendent mieux visible le changement d’échelle, même si le pays n’a pas atteint encore les densités d’équipement observées ailleurs. Pour le premier semestre 2024, des données attribuées au GIE monétique font état de 17,577 millions de cartes en circulation (4,222 millions CIB et 13,354 millions Edahabia), de 510 web-marchands intégrés et de 6,628 millions de transactions valides sur Internet, pour 20,257 milliards de dinars.
L’Algérie prépare le grand virage de l’interopérabilité mobile
Sur la même période, le montant total des paiements électroniques (TPE, internet, mobile) atteindrait 59,993 milliards de dinars, contre 38,113 milliards au premier semestre 2023, soit une hausse de 57,41%. La dynamique se lit aussi dans le parc d’acceptation: 50.600 TPE sont mentionnés au premier semestre 2024, avec 2,565 millions de transactions via TPE pour 20,129 milliards de dinars.
La montée du mobile, elle, est présentée comme la prochaine étape pour contourner les limites d’équipement et accélérer les usages. Le GIE monétique annonçait ainsi qu’«à partir d’octobre 2024, les clients de cinq banques pourront effectuer des paiements en scannant des codes QR», tout en rappelant la coexistence de plusieurs options, soit paiement en ligne, sans contact via TPE, et mobile via QR code. En 2025, le cap affiché va plus loin: le GIE monétique prévoit d’«étendre l’interopérabilité du paiement (…) par code QR à 15 banques durant l’année 2026».
Le défi de la confiance durable
Côté discours gouvernemental, l’argument d’ampleur revient régulièrement. Selon Sid Ali Zerrouki, ministre de la Poste et des Télécommunications, «150 millions opérations par carte Edahabia ont été effectuées en 2025». Reste le point le plus délicat, à savoir celui de faire coïncider l’infrastructure, les obligations et la confiance. Les travaux académiques consacrés au e-paiement et à la carte CIB décrivent des contraintes persistantes : préférence culturelle pour le cash, familiarité inégale avec la banque et perception d’une acceptation encore irrégulière selon les secteurs.
C’est précisément sur ce terrain, dans la pratique et la qualité de service, autant que dans les textes et les annonces que se joue l’extension durable du e-paiement, à travers la disponibilité réelle des TPE, la fiabilité des plateformes, la simplicité du parcours de paiement et la capacité des acteurs à convaincre le consommateur que le geste est sûr et utile au quotidien.
Lyes Mechti