FRANÇOIS EL BACHA, ANALYSTE POLITIQUE, FONDATEUR DU SITE LIBNANEWS
«Le succès du Conseil de paix dépendra de l’adhésion des parties»

François El Bacha, analyse politique, fondateur du site libnanews, estime que «le succès du Conseil de paix dépendra de l’adhésion des parties».
Dans cet entretien, Francois El Bacha, économiste, analyste politique, fondateur du site Libnanews, souligne que «le conflit palestinien fait aujourd’hui l’objet d’une visibilité réduite par rapport à l’onde de choc d’octobre 2023 et qui avait généré des protestations mondiales massives».
Entretien réalisé par Nadia Kerraz
La deuxième phase du plan de paix Trump est en exécution. Quel bilan faites-vous de la première phase, alors que le cessez-le-feu instauré le 10 octobre 2025 ne s’est avéré au final qu’un leurre, puisque les agressions contre Ghaza n’ont pas cessé?
La première phase du plan de paix en 20 points de Donald Trump pour Ghaza, dévoilée en septembre 2025 et entrée en vigueur avec un cessez-le-feu le 10 octobre 2025, visait principalement à arrêter les combats immédiats, à faciliter l’échange d’otages israéliens contre des prisonniers palestiniens, et à permettre une entrée massive d’aide humanitaire sous la supervision de l’ONU.
Parmi les résultats positifs, tous les otages israéliens restants ont été libérés par le Hamas, et Israël a relâché environ 2.000 prisonniers et détenus palestiniens. Cependant, le bilan global est largement un statu quo précaire, marqué par des violations persistantes. Les frappes israéliennes ont continué pendant la trêve, avec au moins 47 violations documentées par les autorités de Ghaza entre octobre et novembre 2025, entraînant la mort de 38 Palestiniens.
La population palestinienne reste sous un embargo quasi total, avec un accès limité à l’eau potable (moins de 4% de l’eau fraîche est potable) et des services publics défaillants. Les ONG font face à des difficultés majeures: Israël a banni 37 groupes d’aide humanitaire à compter du 1er janvier courant, pour non-respect d’exigences sur les détails du personnel, incluant des organisations comme Médecins Sans Frontières.
Les journalistes continuent d’être exposés à des dangers, avec des rapports d’attaques ciblées et des restrictions d’accès. Les raids israéliens se poursuivent sporadiquement, et le Hamas reste armé, maintenant une capacité militaire malgré les pertes. Au total, le bilan des morts à Ghaza depuis octobre 2023 a atteint 71.548 au 17 janvier 2026, indiquant que la phase 1 n’a pas pleinement stabilisé la situation et qu’une étincelle suffit en réalité pour que le conflit reprenne.
Cependant, les crises avec l’Iran, le Groenland, les guerres commerciales de Trump, la crise avec le Venezuela ont agi comme autant de diversions et ont détourné les regards de Ghaza sur le plan international. La situation que traversent les Palestiniens sur place pourrait être qualifiée de stable mais critique.
Le Conseil de paix est en formation après l’annonce, par Trump qui le présidera, d’invitations adressées à certains dirigeants à le rejoindre. En plus de cet organe, deux autres entités ont été créées. Ce schéma est-il la meilleure des options pour régler le problème de Ghaza?
Le «Board of Peace» (ou Conseil de Paix), annoncé par Trump comme partie de la phase 2 de son plan en 20 points, est en formation depuis janvier 2026, avec Trump à sa présidence. Ce dernier a nommé plusieurs membres clés, dont son gendre Jared Kushner, l’homme d’affaires Steve Witkoff, et l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair, celui-ci étant très critiqué par les pays arabes pour son rôle dans l’invasion de l’Irak en 2003, ce qui pourrait susciter une condamnation généralisée dans la région.
D’autres membres incluent le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, et Marc Rowan, formant un board perçu comme plutôt pro-israélien en raison des liens étroits de ces figures avec Israël. Cependant, Israël, et particulièrement le Premier ministre Benyamin Netanyahu, critique cette composition, affirmant qu’elle n’a pas été coordonnée avec lui et qu’elle est contraire à sa politique. Israël critique également la participation potentielle ou l’influence de la Turquie et du Qatar, considérés comme proches du Hamas en raison de leur soutien présumé et de leur financement au groupe militant.
Des invitations ont été envoyées à des dirigeants mondiaux, incluant l’Égypte (Abdel Fattah Al Sissi), la Turquie (Recep Tayyip Erdogan), l’Argentine, la France, l’Allemagne, l’Australie et le Canada, pour rejoindre comme membres fondateurs, avec des sièges permanents proposés contre un paiement de 1 milliard de dollars selon un projet de charte, ce qui pose un certain nombre d’interrogations.
S’agit-il d’un conseil d’administration d’une entreprise avec un objectif immobilier, comme le projet de Riviera à Ghaza porté par le gendre de Donald Trump, puis par lui-même avec l’objectif de vider la bande de Ghaza de sa population palestinienne ou un organisme en charge d’une reconstruction réelle et donner un avenir aux Ghazaouis.
En plus de ce conseil, qui fournit un oversight stratégique et supervise la gouvernance temporaire de Ghaza, deux autres entités ont été créées: une force de stabilisation internationale approuvée par l’ONU (résolution du Conseil de sécurité en novembre 2025), et une fondation humanitaire pour Ghaza, bien que les détails sur cette dernière soient moins clairs dans les sources récentes.
Et l’expérience des fondations humanitaires à Ghaza portée par l’administration Trump a été désastreuse.
Ce schéma, avec un conseil présidé par les États-Unis et impliquant des acteurs régionaux comme l’Égypte et la Turquie, pourrait être une option viable s’il intègre réellement une supervision multilatérale et une force de sécurité pour appliquer le plan, évitant une annexion et favorisant un retrait israélien progressif.
Cependant, il suscite des désaccords, notamment avec Israël, sur les détails qui souhaite au contraire éviter l’internationalisation de la bande de Ghaza qui sera plus difficilement annexable – ce qui est l’objectif affiché même de certains ministres israéliens, comme Ben Gvir ou Smotrich – et l’inclusion de pays comme la Turquie et le Qatar considérés comme proches des Frères musulmans et donc du Hamas, des critiques sur son aspect financier, et un manque d’inclusion directe des Palestiniens, ce qui pourrait limiter son efficacité à long terme en tant que meilleure option pour résoudre le problème de Ghaza.
Comparé à des approches passées comme les Accords d’Oslo, il offre une structure plus concrète, mais son succès dépendra de l’adhésion des parties et de la résolution des violations actuelles.
Pendant ce temps, la situation humanitaire dans l’enclave palestinienne continue à se dégrader, puisque l’acheminement des aides est toujours bloqué. Pourquoi, selon vous, l’incapacité de la communauté internationale à peser sur au moins cet aspect de la guerre persiste?
Effectivement, l’UNRWA rapporte que, au 6 janvier courant, 963 incidents ont affecté ses installations depuis le début du conflit, exacerbant la crise pour plus de 2 millions de personnes déplacées. De son côté, Oxfam note que, 100 jours après le cessez-le-feu, Ghaza est toujours délibérément privée d’eau potable, forçant les groupes d’aide à improviser sous un blocus illégal, avec des cas comme la mort d’un nourrisson de sept jours due au froid extrême en raison du blocage de biens vitaux par Israël. Médecins Sans Frontières (MSF) qualifie la situation de «génocide» en cours, appelant à la levée du blocus pour permettre une aide indépendante à grande échelle.
Les restrictions imposées par Israël, telles que la suspension de 37 organisations humanitaires internationales à partir du 1er janvier 2026 pour non-conformité à de nouvelles procédures de vérification (incluant la divulgation détaillée des informations sur le personnel et les financements), créent un obstacle majeur que les acteurs internationaux peinent à contourner. Ces groupes, dont MSF et ActionAid, refusent souvent de se conformer, craignant que ces exigences ne servent à surveiller ou à cibler leurs opérations, amplifiant ainsi la crise sans que des sanctions internationales concrètes ne soient appliquées contre Israël.
Ensuite, les divisions au sein de la communauté internationale, notamment le soutien inconditionnel des États Unis à Israël (bloquant souvent les résolutions au Conseil de sécurité de l’ONU), limitent les pressions collectives, même lorsque 10 pays ont averti des souffrances accrues sans effet notable. De plus, l’absence de liquidités dans les efforts d’aide – due à la guerre économique d’Israël et à l’interdiction d’entrées d’argent liquide – entrave les distributions locales, rendant les initiatives internationales inefficaces sans mécanismes d’exécution forcée.
Enfin, le legs du conflit, qualifié de «génocidaire» par des observateurs, et la peur d’escalade régionale freinent une intervention plus ferme, laissant la population de Ghaza – qui dépend désormais presque entièrement de l’aide étrangère pour les besoins de base – dans une vulnérabilité accrue sans résolution imminente. A mon avis, cette impuissance reflète un échec systémique du droit international humanitaire, où les intérêts géopolitiques priment sur l’urgence vitale, perpétuant un statu quo destructeur. D’autres conflits dans le monde invisibilisent également le conflit aujourd’hui, comme nous avons déjà pu le constater. Les opinions publiques sont donc moins sensibles à la question palestinienne, y compris dans les pays arabes.
Partagez-vous ce constat : une nouvelle fois la question palestinienne est reléguée dans la hiérarchie de l’agenda international et plus encore, elle semble avoir perdu de sa visibilité et de la mobilisation qu’elle avait suscitée, il y a de cela quelques mois?
Oui, je partage ce constat en grande partie, basé sur les tendances observées en 2026.
La question palestinienne a été reléguée dans l’agenda international, éclipsée par d’autres crises comme l’Ukraine, le Venezuela, le Groenland, les questions de guerre commerciales entre les USA et la Chine ou encore l’Europe, ou des conflits en Afrique et au Moyen-Orient élargi, Iran en tête.
Des conflits ou des questions de crises économiques plus proches des populations qui s’étaient fortement mobilisées, comme en France ou encore en Espagne aujourd’hui, sont devenus prioritaires pour ces opinions publiques. Le conflit palestinien fait donc aujourd’hui l’objet d’une visibilité réduite par rapport à l’onde de choc d’octobre 2023 et qui avait généré des protestations mondiales massives.
A. K.