Les cybercafés face à la technologie de la communication

S’adapter ou disparaître?

Les cybercafés face à la technologie de la communication vivent une profonde mutation, contraints de s’adapter pour survivre ou risquer de disparaître.

Les cybercafés permettaient, il n’y a pas si longtemps, aux jeunes, moins jeunes et même les adultes de passer des moments interminables devant les PC qui diffusaient des infos et des images, naviguant à longueur de journée voire de nuit.

En effet, ils ont longtemps été des lieux de passage obligés, des lieux de découverte et parfois de refuge numérique. À Alger, les cybercafés, jadis omniprésents dans les quartiers populaires comme dans les artères centrales de la capitale, se font aujourd’hui rares, presque invisibles. Leur quasi-disparition raconte à la fois l’évolution fulgurante des technologies de communication et les difficultés d’adaptation d’un modèle économique autrefois florissant.

Il faut dire aussi que ces espaces, avant de se convertir en des cybercafés, étaient des taxiphones. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, ces petites échoppes bourdonnaient de voix, reliant les familles séparées par l’exil, les étudiants à leurs universités étrangères, les travailleurs à leurs proches. Puis Internet est arrivé. Les appels ont laissé place aux écrans, les combinés aux claviers, et les taxiphones se sont transformés en cybercafés, accompagnant l’Algérie dans ses premiers pas numériques.

La nostalgie d’un âge d’or révolu

À Bab El Oued, l’un des quartiers les plus animés et populaires d’Alger, il ne reste aujourd’hui que quelques-uns encore ouverts. Derrière son comptoir, Ali, propriétaire depuis plus de 20 ans, observe son local avec une pointe de nostalgie.

«J’ai commencé avec un taxiphone en 1998. À l’époque, il y avait la queue devant la boutique. Quand Internet est arrivé, j’ai investi, acheté des ordinateurs, installé une connexion. Il y avait foule du matin jusqu’au soir. Aujourd’hui, les jeunes viennent rarement. Chacun a son smartphone, sa 4G, son Wi-Fi à la maison», confie-t-il. Pour lui, le cybercafé n’est plus un lieu de loisirs, mais un espace de dépannage. On y vient pour imprimer un document, scanner un dossier administratif, remplir un formulaire en ligne (visa).

Des espaces réduits à des services de proximité

«On s’adapte comme on peut. Si je compte seulement sur la navigation internet, je ferme boutique», admet-il, lucide. Au boulevard Zighout Youcef, non loin du square Sofia, quartier autrefois réputé pour ses commerces de proximité, Nassim tient l’un des rares cybercafés encore en activité. Lui aussi a connu l’âge d’or.

«Avant, les cybercafés étaient des lieux de rencontres. Les étudiants faisaient leurs recherches, les jeunes découvraient Facebook, MSN, les jeux en réseau. Aujourd’hui, tout est dans le téléphone», explique-t-il.

Signe d’évolution de la société algérienne

Face à la montée en puissance des réseaux sociaux et des applications mobiles, Nassim a dû repenser son activité. «On s’est spécialisés dans les services: CV, impressions, démarches administratives en ligne, prises de rendez-vous pour les visas, inscriptions universitaires. Sans ça, on n’existe plus», souligne-t-il. Pour lui, la disparition des cybercafés est aussi sociale. «Il y avait une ambiance, un apprentissage collectif. Maintenant, chacun est seul avec son écran», regrette-t-il.

Sur la très fréquentée rue Hassiba Ben Bouali, symbole de modernité et de mouvement permanent, Samir fait figure d’exception. Son cybercafé, discret, résiste tant bien que mal à la pression du temps.

«Ici, la clientèle est différente, des travailleurs, des étudiants, parfois des étrangers. Mais même là, la demande a chuté», déplore-t-il. Samir pointe du doigt la généralisation des Smartphones et l’amélioration des réseaux de communication.

«La 4G a été un tournant. À partir de là, les cybercafés ont commencé à disparaître les uns après les autres. On ne peut pas rivaliser avec internet dans la poche», constate-t-il. Pour survivre, il a réduit le nombre d’ordinateurs et diversifié ses services, misant sur la rapidité et l’accompagnement personnalisé.

Pour le sociologue Dr Youcef Haddad, la disparition progressive des cybercafés à Alger dépasse largement la seule question technologique. «Le cybercafé n’était pas uniquement un lieu d’accès à internet. C’était un espace social, un lieu de médiation numérique, surtout pour les classes populaires et les personnes peu familiarisées avec la technologie», raconte-t-il. Selon lui, l’essor des Smartphones et des réseaux sociaux a profondément individualisé l’usage du numérique.

«On est passé d’un numérique collectif à un numérique solitaire. Chacun est connecté, mais souvent isolé. Le cybercafé permettait un apprentissage par le regard, l’échange, l’entraide. Sa disparition crée une fracture invisible», analyse le sociologue.

Il alerte également sur les conséquences sociales de la dématérialisation accélérée des services publics. «À l’heure où les démarches administratives se font presque exclusivement en ligne, la disparition des cybercafés prive une partie de la population d’un accompagnement essentiel», souligne-t-il.

La quasi-absence des cybercafés à Alger n’est donc pas seulement le résultat du progrès technologique. Elle interroge sur la place accordée aux espaces de médiation numérique dans la ville, sur l’inclusion digitale et sur la mémoire urbaine.

À défaut d’un soutien ou d’une reconversion accompagnée, ces lieux continuent de disparaître dans une relative indifférence. À Alger, les cybercafés ne meurent pas brutalement. Ils s’éteignent lentement, emportant avec eux une page entière de l’histoire sociale et numérique de la capitale.

Samira Sidhoum 

 

 

 

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