Youcef Benyza, universitaire et romancier
«Ecrire pour que la mémoire ne s’efface pas»

Youcef Benyza, universitaire et romancier, souligne: «Ecrire pour que la mémoire ne s’efface pas»
Professeur universitaire en sciences politiques, titulaire d’un master en management, Youcef Benyza a longtemps évolué entre l’enseignement, la presse et l’analyse politique. Après un premier recueil de nouvelles publié en 2004, «Ahadith as-samt» (Paroles du silence), il avait mis entre parenthèses l’écriture littéraire, happé par ses engagements académiques. Avec «Zaïlal», il signe un retour assumé à la fiction, porté par une urgence mémorielle. Son roman plonge le lecteur dans une période sombre de l’histoire algérienne, de l’après-Première Guerre mondiale jusqu’à l’indépendance. Famine, épidémies, conscription forcée : l’auteur restitue une époque marquée par la brutalité coloniale. «Je voulais montrer aux jeunes générations un autre visage de cette période», confie-t-il, évoquant une mémoire encore vive mais insuffisamment explorée par la fiction. Au cœur du récit, Azouz, personnage fictif, incarne les valeurs des moudjahidine. Exilé en France, militant engagé, puis combattant armé revenu au pays, il traverse les épreuves d’une génération qui a choisi la lutte. Blessé en tentant de franchir la ligne Morice, il revient au village après l’indépendance pour mener une vie simple, loin des honneurs, comme pour rappeler que le sacrifice ne réclame pas de récompense. Pour Benyza, l’Histoire demeure un socle essentiel du roman algérien. Sans se substituer au travail des historiens, la littérature permet de transmettre, d’incarner, d’émouvoir. A l’heure où les repères identitaires sont parfois fragilisés, «Zaïlal» se veut un acte de fidélité : faire des sacrifices du passé un levier pour l’avenir.
Entretien réalisé par Amine Goutali
Pouvez-vous vous présenter et revenir sur votre parcours personnel et littéraire et sur les étapes qui ont façonné votre écriture ?
Je suis professeur universitaire en sciences politiques, né à Taxlent (Batna) en 1977. Je suis titulaire d’un master en management et j’ai travaillé plusieurs années dans la presse et dans l’administration. J’ai publié divers ouvrages dans ma spécialité. Sur le plan créatif, j’ai commencé à écrire des nouvelles lorsque j’étais encore au lycée. J’ai publié un recueil en 2004, intitulé «Ahadith as-samt» (Paroles du silence) et des études critiques dans la presse nationale. Ensuite, j’ai interrompu l’écriture littéraire en raison de mes engagements académiques universitaires et de ma pratique de l’analyse politique dans les médias. Aujourd’hui, je reviens à la littérature à travers ce roman.
«Zaïlal» s’inscrit dans une période historique marquée par la misère, les épidémies et la répression. Qu’est-ce qui vous a poussé à revenir sur cette mémoire collective à travers la fiction ?
Effectivement, le roman aborde une période très difficile de l’histoire du peuple algérien, depuis l’après-Première Guerre mondiale jusqu’à l’indépendance, à travers la vie de l’un de ses fils. Cette époque était marquée par la famine, les épidémies et la conscription forcée. A travers ce travail, j’ai voulu faire découvrir aux jeunes générations un autre visage des crimes du colonisateur français, avant et pendant la Révolution. La parution du roman coïncide, peut-être par hasard, avec l’adoption par l’Algérie d’une loi criminalisant le colonialisme. C’est une occasion de rappeler aux jeunes les souffrances endurées par leurs ancêtres sous une colonisation brutale, dans une forme romanesque accessible et captivante.
Le personnage d’Azouz traverse l’exil, l’engagement politique en France, puis la lutte armée en Algérie. Représente-t-il une figure symbolique du militant algérien, ou s’inspire-t-il de parcours réels ?
Je tiens à préciser que le personnage d’Azouz, comme tous les personnages et les événements du roman, est fictif. Toutefois, il incarne les valeurs et les qualités morales des moudjahidine. Les événements imaginés se déroulent en marge de faits et de lieux réels bien connus de l’histoire algérienne. Azouz est présenté dès l’enfance comme un Algérien révolté, fier et refusant l’injustice. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, il émigre en France à la recherche de travail. C’est là que naît chez lui l’idée de lutter pour l’indépendance de l’Algérie. Il participe à la création de cellules militantes dans plusieurs villes françaises, rencontre des figures du mouvement national et recrute même une Française au service de la cause algérienne. Après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, il rentre en Algérie et rejoint ceux qui ont choisi la lutte armée plutôt que l’action politique. Il poursuit la préparation de la Révolution après les événements du 8 Mai 1945, avant d’être arrêté et déporté en Tunisie. Il y continue son combat, notamment en se spécialisant dans l’achat et le trafic d’armes vers les Aurès. Il revient discrètement dans la région avant le déclenchement de la Révolution, participe à son lancement et dirige d’importantes opérations militaires contre le colonisateur. Il perd finalement une jambe en tentant de franchir la ligne Morice vers la Tunisie pour soutenir la Révolution. Le roman se termine par son retour au village après l’indépendance, où il choisit une vie simple, achetant un troupeau de moutons et se tenant à l’écart de toute autre ambition, après avoir accompli son devoir.
Quelle place occupe l’Histoire dans votre roman, et plus largement dans le roman algérien contemporain, entre devoir de mémoire, transmission et réécriture littéraire du passé ?
Ce roman est profondément historique, même s’il ne traite pas de personnages ou d’événements réels. Il met en scène, sous une forme artistique et romanesque, les sacrifices et les luttes du peuple contre le colonialisme, avant et pendant la Révolution, tout en intégrant des valeurs humaines universelles qui soulignent la grandeur de ce combat. Personnellement, je pense que la période précédant la Révolution, et même la Révolution elle-même, n’a pas été suffisamment explorée par notre génération dans les écrits historiques engagés ou dans la littérature de fiction. Les révoltes populaires qui ont précédé la Révolution, et qui en ont constitué un prélude essentiel ont été particulièrement négligées. Cela dit, il existe des œuvres majeures et durables, comme «Rih al-Janoub» d’Abdelhamid Benhadouga, «Le Livre de l’Emir» de Wassini Laredj,«El-Laz» de Tahar Ouettar et d’autres écrits importants.
A travers cette œuvre, quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes sur l’engagement, la liberté et le sens du sacrifice dans l’Algérie d’aujourd’hui ?
Nous avons la responsabilité de préserver la mémoire de nos martyrs, de nos moudjahidine et de la transmettre aux nouvelles générations par tous les moyens possibles. Nous avons eu la chance de côtoyer de nombreux acteurs de l’indépendance de l’Algérie, mais la plupart ne sont plus de ce monde. Ces œuvres littéraires permettent donc de transmettre aux jeunes le message des martyrs et les sacrifices du peuple algérien, afin d’ancrer en eux les valeurs de la Révolution au service du présent et de l’avenir. D’autant plus que ces générations sont exposées à des tentatives systématiques de dénaturation de l’identité.
«Zaïlal» se veut ainsi une contribution à la consolidation de l’identité et des valeurs du peuple algérien, en mettant en lumière une personnalité algérienne résistante à toute forme d’humiliation et de soumission, afin que les sacrifices du passé deviennent le socle d’un avenir sûr et stable.
A.G.