AMAR TAKDJOUT, SG DE LA CENTRALE SYNDICALE À HORIZONS

«L’UGTA n’a pas changé de trajectoire»

Amar Takdjout, SG de la Centrale syndicale, affirme que «l’UGTA n’a pas changé de trajectoire».

Le 24 février est une date hautement symbolique dans l’histoire économique et sociale de l’Algérie coïncidant avec le double anniversaire de la création de l’UGTA et de la nationalisation des hydrocarbures, Amar Takdjout, secrétaire général de l’UGTA, revient, dans cet entretien, sur la portée de l’évènement, les acquis réalisés depuis la création de la centrale syndicale tout en mettant en exergue les défis du monde du travail.

Entretien réalisé par Wassila Ould Hamouda

70 ans après la création de l’UGTA, quelle signification revêt la date du 24 février pour vous et pour tous les travailleurs?

Premièrement, cette date correspond à un double anniversaire. L’UGTA a été créé en 1956 en pleine guerre de libération. C’est une étape. Mais il y a une deuxième étape, celle de la nationalisation des hydrocarbures. Cela reflète de grandes décisions politique postindépendance et des décisions importantes dans l’engagement du processus de révolution de 1956. A cette époque, il manquait au puzzle, la mobilisation et l’engagement des travailleurs et leur portée à la révolution algérienne. C’est de là que l’idée est venue de créer une organi­sation syndicale dans le but de la mobilisation et de l’accompagnement financier de la révo­lution.

Au-delà, il y a eu aussi l’engagement révolutionnaire de certains militants syndica­listes. Beaucoup d’entre eux sont engagés dans la lutte armée, pour un objectif, celui de l’indé­pendance. Après l’indépendance, l’UGTA a également assuré l’accompagnement du pro­cessus de développement du pays à partir des années1960. Elle s’est engagée à accompagner le développement économique, de l’agriculture à l’industrie, à l’administration et de tous les mouvements sociaux de l’époque.

Et elle s’est retrouvée, par la suite, dans un tournant, celui des années 1990 face à une étape décisive, celle de la sauvegarde de la République. À cette période, de grands dirigeants ont mar­qué l’histoire, à leur tête le défunt Abdelhak Benhamouda, qui a eu le courage de prendre le relais de la mobilisation de la société pour défendre la République. Ce sont là des étapes importantes dans le parcours de l’organisation syndicale.

Depuis, l’UGTA n’a pas changé de trajec­toire. Elle demeure une organisation d’études, d’analyses, de propositions et de dialogue social, œuvrant pour une évolution écono­mique et sociale. Car lorsqu’on parle d’économie, on parle aussi du social. L’économie constitue la base de la force sociale. L’UGTA, c’est donc un parcours et un capital histo­rique, de la Révolution à l’indépendance, pro­fondément ancré dans les valeurs républi­caines. C’est une grande organisation qui a aussi contribué à la démocratisation syndicale reflétant une véritable pratique démocratique, comme en témoigne l’alternance relativement rapide de ses dirigeants depuis 1956. Et ceci n’est pas rien…

Si l’on fait un bilan, comment évaluez‑vous les acquis réalisés par l’UGTA?

Vous savez, c’est soit le verre à moitié plein ou à moitié vide. Jamais un pays ne peut se satisfaire en disant j’ai réglé tous les pro­blèmes de la société. Si tous les problèmes étaient réglés, on n’aurait pas besoin d’organisation syndicale. On n’aurait pas besoin d’associations à caractère social. On n’aurait pas besoin de telle ou telle structure. Nous vivons aujourd’hui des situations géopolitiques diffé­rentes de celles d’il y a 40 ou 50 ans. Le monde est devenu grand un village. Des déci­sions mal prises à l’autre bout du continent se répercutent malheureusement sur le reste du monde. Il y a donc des situations complexes. Face à ces situations, il y a l’adaptation de l’être humain.

Chaque fois que l’homme assu­me des responsabilités, il est dans l’obligation de s’adapter, d’analyser les situations et de voir comment sauvegarder l’intérêt de sa population, des travailleurs, etc. On ne peut pas répondre à tous les problèmes ni les régler totalement. On en résout une partie, et une autre surgit, émerge, et vous rappelle la dure réalité qu’il faut encore travailler et encore réfléchir. Dans ce contexte, il y a une chose essentielle c’est d’avoir la capacité et la cultu­re du dialogue. Il faut que les gens se concer­tent et discutent tous les jours. Discuter pour trouver des solutions, pour aider à apaiser les tensions.

Le dialogue social a toujours été votre cheval de bataille. Est-ce qu’on peut s’attendre à une rencontre avec vos partenaires sociaux?

C’est une conviction profonde chez moi. Sans le dialogue, on ne peut pas régler les pro­blèmes, ni même les cerner. Peut-être que c’est difficile, mais dialoguer et identifier les pro­blèmes, c’est possible. Ensuite, il faut avoir la capacité de prioriser les actions à mener. Mais le dialogue, pour moi, est avant tout une cultu­re. Je voudrais que le dialogue devienne une véritable culture dans mon pays, car il n’y a pas d’autre solution. Je n’ai jamais renoncé à la demande de dialogue.

Il y a une rencontre qui est prévue entre gouvernement, UGTA, et patronat autour du marché de l’emploi. Dans cet espace de concertation, nous pouvons aborder d’autres questions en relation avec les travailleurs. Il n’y a pas que les salaires. Nous pouvons également discuter des conditions de travail, de la santé mentale au travail et autres.

Il est également important de parler de la valeur du travail. Premièrement, pour le monde du travail, c’est une remise en cause en soi. Chaque travailleur doit se poser la ques­tion, : est-ce que j’ai fait mon devoir et je n’ai pas triché aujourd’hui. Les dirigeants poli­tiques et les employeurs doivent valoriser le capital humain. Il faut aussi discuter de l’organisation du monde du travail, quelles sont les corporations qui nécessitent une structura­tion…

Aujourd’hui, il y a de nombreux sujets d’actualité qui imposent la concertation, comme l’intelligence artificielle, qui va impacter de nombreux postes de travail. Il y a également la transition écologique, qui aura elle aussi un impact important sur l’emploi. C’est autour de tous ces sujets que j’invite les partenaires à engager de la réflexion.

À chaque célébration du 24 février, les travailleurs attendent de nouvelles annonces. Au-delà des augmentations salariales des fonctionnaires que l’UGTA a saluées, quelle est la réponse aux autres attentes exprimées ?

Oui, cette augmentation peut satisfaire une partie. Il y a la Fonction publique et il y a le secteur économique. Mais à l’intérieur du sec­teur économique, la situation n’est pas la même. Il y a les entreprises qui sont en avance en matière salariale et de rémunération, et d’autres qui peinent et connaissent des diffi­cultés financières. Il y a également le secteur privé, que l’on n’arrive pas toujours à cerner en matière de statistiques. Au-delà de cet aspect, ce qu’attend le monde du travail, est en relation avec les décisions de justice dont l’application est devenue un problème.

Ce qui me tracasse le plus ce sont ces tra­vailleurs qui ont obtenu gain de cause devant un tribunal algérien pour être réintégrés à leur poste alors que l’administration refuse de les reprendre. La Justice est une institution de la République, elle en est la colonne vertébrale. On peut ne pas être d’accord avec les lois, on peut ne pas être d’accord avec certaines déci­sions, mais ce n’est pas une raison pour ne pas respecter les décisions qui émanent de cette institution. Lorsqu’on dirige une entreprise, on doit veiller à ce que les décisions de justice soient appliquées.

La retraite sans condition d’âge figure parmi les attentes d’une bonne partie des travailleurs? Quelle est votre réponse?

On peut débattre et poser la question. Il faut ouvrir une concertation entre le patronat, le syndicat et le gouvernement sur cette pro­blématique, surtout pour analyser les raisons et les motivations des travailleurs qui souhaitent quitter le travail à 50 ans.

Il y a seulement chez nous que les gens ne veulent plus travailler. Personnellement, je n’ai jamais vraiment compris, est-ce que le tra­vail ne permet plus de subvenir aux besoins, poussant certains à vouloir partir à la retraite pour exercer ensuite un 2e emploi? Ou bien est-ce que l’environnement de travail est devenu contraignant, marqué par trop de pres­sion ou de harcèlement, au point de faire détester le travail ? Mais d’un autre côté, il y a des personnes qui arrivent à 80 ans et ne veu­lent pas quitter le travail. D’où la nécessité d’engager une étude sociologique approfondie sur cette réalité.

Il faut poser les véritables problèmes. Maintenant, concernant la retraite sans condi­tion d’âge, moi je pense qu’on peut en discu­ter. Premièrement, aujourd’hui, il faut analyser combien de travailleurs sont réellement concernés par la retraite sans condition d’âge. Personne ne peut nous le dire, faute de statis­tiques.

Deuxièmement, lorsqu’on parle de 32 années de service, il s’agit surtout de l’ancienne génération, celle qui a commencé à tra­vailler à 17 ou 18 ans. Si l’on tient compte de la réalité économique et sociale actuelle, les travailleurs arrivent tard sur le marché de l’emploi. On commence à travailler à 24, 25 ou même 26 ans, parfois plus tard.

Donc, quand on atteint 32 années de service, on a 60 ans. Il s’agit donc d’une régularisation d’une situation propre à une ancienne génération qui a commencé tôt le travail, et je pense qu’il ne reste pas beaucoup. Je pense qu’au regard du nombre de ces personnes, qui n’est pas impor­tant, il faut leur laisser le libre choix. Aux sala­riés qui ont atteint 32 ans de service de partir ou de rester. D’autant que cela n’aura pas un impact (financier) aussi important que par le passé. Cela étant dit, une analyse et une étude de la situation méritent d’être faites.

Est-ce que l’UGTA est favorable à la relance du dossier des métiers à haute pénibilité?

Il y a un premier pas qui a été fait par le président de la République en faveur des tra­vailleurs de l’éducation nationale. Sur la ques­tion de la pénibilité. Oui, c’est une bonne chose. Beaucoup de secteurs d’activité à haute pénibilité demandent à ce que Président regar­de aussi du côté des autres secteurs à haute pénibilité. J’ai transmis cette demande au pré­sident de la République.

Comment l’UGTA accompagne-t-elle la dynamique économique engagée, et comment se positionne-t-elle par rapport aux projets structurants, notamment en matière de formation et de création d’emploi?

Ce sont des décisions importantes, valori­santes pour le pays. En même temps, elles per­mettent de créer des postes de travail. C’est un objectif national. Le développement à travers les routes, le rail et les activités minières a été un levier majeur dans de nombreux pays. La Seconde Guerre mondiale a montré que beau­coup de pays se sont reconstruits et développés grâce aux infrastructures, au rail et aux mines.

Dans ce sens, l’Algérie est sur la bonne voie. Certes, nous avons pris du retard, mais nous sommes dans le vrai. Et cela me réjouit, en tant que syndicaliste et en tant que citoyen. Car ce qui est entrepris aujourd’hui et demain concer­ne nos enfants, nos petits-enfants, l’avenir des générations futures. Il faut donc accompagner, aider, valoriser et vulgariser toutes ces actions et ce travail accompli.

Quel message souhaiteriez-vous adresser aux travailleurs à l’occasion du 24 février?

Je pense que les travailleurs sont en droit de poser tous les problèmes. Mais il faut que ces problèmes soient posés dans un cadre organisé et structuré. L’UGTA ne peut grandir ni être forte si elle n’arrive pas à instaurer le dialogue en interne, et si elle n’arrive pas aussi à produire des arguments et des idées. Une organisation qui ne produit pas est une organi­sation morte. Nous sommes dans l’obligation de travailler, de réfléchir et de produire car c’est la source de notre force. Il faut s’adapter aux mutations.

Nous sommes engagés dans cette dynamique. Nous sommes en phase d’achever la restructuration de l’ensemble des structures, aussi bien à l’horizontale qu’à la verticale. Les fédérations sont presque toutes en voie de finalisation. Il ne reste que quelques unions de wilaya. Nous faisons un travail de pédagogie en expliquant à certains que le moment est venu de céder la place aux jeunes. Les responsables syndicaux doivent respecter la loi. Je demande aux syndicalistes de ne pas tricher c’est ce qui nous donnera la légitimité et la force de dénoncer la triche ailleurs.

W. O. H.

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