BAGHDAD MANDOUCHE, EXPERT EN ÉNERGIE À HORIZONS
«Nous avons les moyens et l’expérience pour réaliser le projet»

Baghdad Mandouche, expert des questions énergétiques, affirmera: «Nous avons les moyens et l’expérience pour réaliser le projet» du gazoduc transsaharien.
Baghdad Mandouche est expert en questions énergétiques et ancien PDG d’une filiale de Sonatrach. Il revient dans cet entretien sur le gazoduc transsaharien Nigeria–Niger–Algérie en détaillant l’état d’avancement tel qu’il l’apprécie, les retombées attendues pour l’Algérie, et les principaux obstacles à lever pour passer des annonces au chantier.
Entretien réalisé par Lyes Mechti
Aujourd’hui, vous en tant qu’expert dans ce domaine, comment vous décririez l’état d’avancement réel du gazoduc transsaharien: où en est-on concrètement et qu’est-ce qui manque encore pour passer du discours au chantier?
En fait, le TSGP, c’est un gazoduc qui part du Nigeria, passe par le Niger puis l’Algérie, avec l’idée d’acheminer le gaz nigérian vers l’Europe de manière générale, et l’Europe du Sud en particulier, notamment vers l’Italie. C’est un projet qui n’est pas nouveau: il remonte aux années 2000. Il a connu plusieurs périodes d’interruption, notamment sur la dernière décennie, mais aujourd’hui on peut dire que les études sont arrivées à maturité.
Concrètement, on parle d’un tracé d’environ 4.000 km, et il y a déjà une partie des travaux qui a été réalisée, surtout côté algérien. Ce qui reste à faire, c’est principalement le linéaire au Niger, de l’ordre de 1.200 à 1.300 km, et côté Nigeria il resterait autour de 800 km. Sur la partie algérienne, il resterait une portion beaucoup plus limitée, de l’ordre de quelques dizaines de kilomètres.
Après, il y a un point important. On est sur un terrain largement désertique, donc sans grosses contraintes du type traversées de montagnes ou terrains très rocheux. Pour cette raison, les délais de réalisation pour ce qui reste à faire ne devraient pas dépasser, selon moi, deux ans à deux ans et demi.
Enfin, sur la capacité de réalisation, Sonatrach, via ses filiales, a les moyens et l’expérience pour exécuter ce type d’ouvrage. Il y a aussi des groupes nationaux comme Cosider, qui disposent de filiales spécialisées dans la réalisation de gazoducs depuis des années. Donc sur le plan technique et en termes de savoir-faire, l’Algérie a de quoi porter une partie importante de ce projet dans des délais relativement maîtrisés.
Concrètement, qu’est-ce que ce pipeline changerait pour l’Algérie, en termes de position énergétique, de recettes et de rôle régional?
Pour l’Algérie, ce projet est vraiment stratégique. D’abord parce que l’Algérie deviendrait un pays de transit. Dans ce type de contrats, un pays de passage peut percevoir des recettes, ce qu’on appelle des droits de passage. Ensuite, un projet comme celui-là peut aussi ouvrir la porte à des volumes de gaz négociés avec le pays producteur, via un contrat, avec des conditions préférentielles par rapport au prix du marché.
Mais au-delà des recettes directes, l’enjeu principal, à mon sens, c’est le positionnement. Ça renforcerait l’Algérie comme acteur énergétique majeur, à la fois par ses réserves, sa production et surtout sa capacité d’exportation, portée par l’expérience de Sonatrach et par les infrastructures déjà en place. On a des gazoducs vers l’Italie et vers l’Espagne, on a aussi la filière GNL avec des méthaniers et des complexes de liquéfaction, notamment à Arzew et Skikda.
Donc, si ce corridor se concrétise, l’Algérie peut se projeter encore davantage comme un hub gazier pour l’Europe, en particulier pour l’Europe du Sud. Et il ne faut pas oublier que le gaz, ce n’est pas seulement une énergie. C’est aussi une matière première pour la pétrochimie. À terme, ce type de projet peut entraîner des investissements industriels autour de la transformation, que ce soit en Algérie ou chez des partenaires, notamment l’Italie, qui reste un partenaire important sur le volet gaz.
Selon vous, quel est le principal frein à lever pour que le projet devienne irréversible : la sécurité dans le Sahel, le financement, ou la garantie de clients-acheteurs?
De mon point de vue, à partir du moment où il y a un accord politique au plus haut niveau, notamment côté Niger, le principal frein n’est plus vraiment technique. Le volet technique, pour moi, ne pose pas un problème majeur, parce que Sonatrach a une expérience très solide: plus de 60 ans dans l’industrie gazière, aussi bien sur les études que sur la construction de gazoducs et l’exploitation des systèmes de transport. Sur la sécurité, c’est vrai que le Sahel connaît une instabilité, mais je pense que c’est un risque qui peut être contenu si les pays concernés mettent en place un dispositif de sécurisation adapté, sur la durée.
Reste la question du financement et, derrière, la question des débouchés. Là, il y a un élément important. Le marché est demandeur, en particulier en Europe. On l’a vu récemment avec des échanges entre l’Union européenne et l’Algérie où la question de l’approvisionnement en gaz fait partie des priorités. Donc, si la demande se confirme et se traduit par des engagements contractuels, le financement devient beaucoup plus facile à mobiliser.
Beaucoup se demandent si ce projet est surtout géopolitique ou vraiment économique : à vos yeux, qu’est-ce qui pèse le plus aujourd’hui, et pourquoi?
À mon avis, c’est d’abord un projet économique, tout simplement parce qu’il est rentable. Ces dernières années, on a vu que les prix du gaz et la demande mondiale évoluent dans un sens qui renforce l’intérêt de ce type d’infrastructures. La demande, par exemple, est donnée en hausse autour de 2% par an jusqu’à 2060. Et si je prends un exemple simple sur les prix : en décembre 2025, le mégawattheure était autour de 28 dollars, et aujourd’hui, en février, on est monté à environ 42 dollars au niveau mondial. Ça montre une hausse importante, donc la rentabilité du projet, pour moi, elle est réelle, et le côté économique est certain.
Il y a aussi un autre aspect économique très concret : ce gazoduc peut contribuer au développement de plusieurs régions dans les pays traversés. Il y a la création d’emplois, il y a des chantiers, des services, de la maintenance, et il y a surtout l’effet structurant à moyen terme. Il ne faut pas oublier qu’en Afrique, il y a encore des centaines de millions de personnes qui ne sont pas raccordées, ni pour un usage domestique, ni pour alimenter des unités économiques. Donc, sur le plan industriel, économique et social, c’est un projet qui peut être structurant, notamment si derrière il y a des raccordements et des projets de valorisation.
Après, bien sûr, il y a des retombées géopolitiques et géostratégiques, ça c’est évident. Mais pour moi, ça vient en plus, ça accompagne. Et sur le long terme, ça peut aussi contribuer à des relations plus stables entre les pays concernés, avec l’Algérie qui consolide son image de fournisseur fiable et durable, et des clients qui sont principalement du côté européen.
L. M.