DJALLAL BOUABDALLAH, EXPERT À HORIZONS
«Cette certification est une brique essentielle sur le plan de la souveraineté numérique»

Djillali Bouabdallah, expert en numérique, estime au sujet de la Tier III Design obtenue par le data center Mohammadia que «cette certification est une brique essentielle sur le plan de la souveraineté numérique».
ans cet entretien, l’expert en transformation numérique, Djallal Bouabdallah, indique que grâce à la certification Tier III Design, l’Algérie dispose désormais d’une infrastructure certifiée capable d’héberger des données sensibles sur son propre territoire, la rendant ainsi moins dépendante des infrastructures étrangères.
Entretien réalisé par Farida B.
Quel est l’apport de ces certifications sur nos data centers et sur notre paysage numérique?
L’apport est significatif à plusieurs niveaux. Sur le plan technique d’abord, la certification garantit une disponibilité de 99,98%, avec des systèmes redondants capables d’absorber une panne sans interrompre le service. Pour un État qui engage massivement sa transformation numérique (e-gouvernement, bases de données citoyennes, systèmes de santé connectés), ce niveau de fiabilité n’est pas un luxe, c’est une exigence minimale. Sur le plan de la souveraineté numérique, c’est une brique essentielle.
L’Algérie dispose désormais d’une infrastructure certifiée capable d’héberger des données sensibles sur son propre territoire, en conformité avec la loi n°18-07 sur la protection des données personnelles. Moins de dépendance aux infrastructures étrangères, c’est aussi moins de vulnérabilité stratégique. La certification Uptime Institute est reconnue au niveau mondial. Elle envoie un message clair aux partenaires, aux investisseurs et aux organisations internationales: l’Algérie est en mesure de garantir des standards d’infrastructure comparables aux meilleures pratiques mondiales.
Cela dit, une certification de conception, aussi sérieuse soit-elle, ne suffit pas à elle seule à transformer le paysage numérique. Elle doit s’inscrire dans une dynamique plus large, montée en compétences des équipes, en développement de l’écosystème applicatif, en connectivité et dans un cadre réglementaire favorable à l’innovation. La certification est une fondation solide, mais ce qu’on bâtit dessus est tout aussi déterminant.
Cette certification confirme-t-elle que nos ressources humaines et nos solutions sont de qualité?
La certification Tier III Design confirme que des ingénieurs ont produit des plans conformes aux standards internationaux les plus exigeants. C’est indéniablement le signe d’une expertise technique mobilisée. Mais je voudrais distinguer deux réalités: certifier une conception et certifier une ressource humaine opérationnelle sont deux niveaux différents. La vraie validation des compétences humaines viendra avec la certification Operational Sustainability, qui évalue précisément les équipes, leurs procédures et leur culture de l’excellence opérationnelle.
Pour ce qui est de l’extension de la certification à d’autres data centers, c’est un défi à relever, mais surmontable. La Tier III Design peut être répliquée avec un accompagnement structuré. La Facility Construction exige une rigueur d’exécution sur chantier qui demande une montée en compétences des entreprises locales.
Quant à l’Operational Sustainability, c’est le parcours le plus long: il suppose de construire une véritable culture de l’excellence, des procédures documentées, de la formation continue et des exercices de crises réguliers. Cela prend du temps, mais c’est précisément ce type d’ambition qui fait la différence entre un pays qui possède une infrastructure et un pays qui la maîtrise. L’Algérie dispose du vivier humain pour y parvenir. À condition de poursuivre l’effort et d’investir dans la formation spécialisée.
Quel est le poids de cette certification au niveau africain?
Des opérateurs comme Raxio Group opèrent déjà des data centers certifiés dans 7 pays africains. L’Égypte, avec Telecom Egypt, est le premier pays africain à avoir obtenu la Tier III Gold Certification of Operational Sustainability, le niveau le plus exigeant des 3. Ce qui donne sa valeur spécifique à la certification algérienne, c’est donc moins la rareté que le contexte: il s’agit de la première infrastructure nationale souveraine d’État à franchir ce seuil de validation internationale.
La quasi-totalité des data centers certifiés en Afrique sont portés par des opérateurs privés internationaux. Ici, il s’agit d’un data center national, piloté par le Haut commissariat à la numérisation, dans une logique de souveraineté publique. C’est ce différenciateur qui résonne sur la scène continentale, notamment auprès des États africains qui cherchent des modèles de gouvernance numérique indépendants des acteurs privés étrangers.
Quant au leadership technologique continental, cette certification en est une contribution crédible, pas une validation définitive. Le leadership se construit sur la durée et repose sur un écosystème complet, startups, talents, connectivité internationale, attractivité réglementaire et volume d’activité numérique.
Cela conforte-t-il la position de l’Algérie comme l’un des leaders technologiques continentaux?
Ce que cette certification permet, c’est de renforcer la crédibilité de l’Algérie comme partenaire d’infrastructure fiable, capable d’offrir une alternative souveraine aux pays africains. Dans une Afrique qui commence à prendre au sérieux la question de sa souveraineté numérique, disposer d’un data center public certifié, bien positionné géographiquement, c’est un atout réel. C’est une brique dans le projet du hub numérique régional que l’Algérie ambitionne de devenir. Une brique solide, mais qui n’a de sens que si elle est suivie d’autres.
F. B.