Société algérienne: Aspects comportementaux

Le mois de Ramadhan occupe une place centrale dans la société algérienne, où près de 99% de la population est musulmane sunnite.
Au-delà de son caractère religieux strict (jeûne de l’aube au coucher du soleil, abstinence de nourriture, de boisson et de relations intimes), il induit une transformation profonde des comportements individuels et collectifs. Ce mois sacré, souvent appelé affectueusement Sidna Ramadhan («notre maître Ramadhan»), devient un révélateur des valeurs sociales, des normes communautaires et des tensions contemporaines.
Par Yacine Benabid *
Le jeûne, un acte de discipline morale et spirituelle
Le jeûne n’est pas seulement une privation physique. Il est perçu comme un acte de discipline morale et spirituelle. Les Algériens mettent l’accent sur la patience (sabr), la retenue verbale et la maîtrise de soi. On observe une nette diminution des comportements agressifs ou conflictuels pendant la journée: les disputes diminuent, les insultes se font rares, et l’on encourage à éviter la médisance ou la colère. Cette purification comportementale s’inscrit dans l’enseignement islamique selon lequel le jeûne doit purifier le cœur autant que le corps.
Ainsi, Ramadhan agit comme une école de vertu, où l’individu est invité à corriger ses défauts et à renforcer son éthique personnelle. Sur le plan social, le mois renforce la solidarité et la convivialité. Les iftars familiaux sont des moments de rassemblement quasi obligatoires: familles élargies, voisins et amis se réunissent autour de plats traditionnels comme la chorba frik, les bricks, les chakhchoukha ou les douceurs (zlabia, makrout). Offrir l’Iftar aux plus démunis ou aux passants reste une pratique courante, illustrant l’importance de la charité (sadaqa) et du partage.
Les rues s’animent la nuit: promenades nocturnes, visites familiales, cafés ouverts tard, et une atmosphère festive qui contraste avec la sobriété diurne. Cette inversion des rythmes quotidiens favorise une sociabilité intense, où les liens communautaires se resserrent. Cependant, des évolutions modernes influencent ces comportements. La société de consommation transforme parfois le Ramadhan en période de surconsommation: achats excessifs de denrées, gaspillage alimentaire important et flambée des prix. Certains critiquent cette dérive qui éloigne du sens spirituel originel.
Le jeûne public est très encadré socialement
Par ailleurs, le jeûne public est très encadré socialement: ne pas jeûner sans excuse valable (maladie, voyage…) est mal vu et peut susciter des jugements ou des tensions. Des débats récents, comme ceux sur le fait de manger en public, révèlent une intolérance persistante envers les non-jeûneurs, même si la loi punit surtout les troubles à l’ordre public. Enfin, chez les jeunes générations, on note une observance parfois plus flexible, influencée par la modernité et les réseaux sociaux, bien que le Ramadhan reste un marqueur fort d’identité collective.
En somme, le Ramadhan en Algérie est un «fait social total» : il structure les comportements autour de la piété, de la famille et de la solidarité, tout en reflétant les défis d’une société en transition entre tradition et modernité. Ce mois offre ainsi une opportunité unique de renforcement moral et communautaire.
Y. B.
* Docteur en langues, littératures et sociétés du monde Diplômé des Universités algérienne (Sétif) et française (Inalco/ Sorbonne 3) Vice doyen de la faculté des lettres et des langues de l’Université de Sétif/ Algérie Écrivain, poète et traducteur