Comment le citoyen algérien de l’est se prépare-t-il pour Ramadhan ?

Dans l’est algérien, des villes comme Constantine, Annaba, Batna ou Skikda, l’arrivée de Ramadhan est précédée d’une période intense de préparatifs matériels, culinaires et spirituels.

Par Yacine Benabid *

Ce mois sacré n’est pas seulement une occasion de jeûne et de prière, mais un événement familial et social majeur qui mobilise toute la maisonnée, surtout les femmes, plusieurs semaines à l’avance.

Le grand nettoyage, appelé «le ménage de Ramadhan», constitue le rituel le plus emblématique. Dès le milieu du mois de Chaâbane, les familles s’attellent à un nettoyage approfondi de la maison. À Constantine, traditionnellement, on va même jusqu’à repeindre les murs à la chaux (badigeon à la chaux vive), une coutume ancestrale particulièrement vivace dans la médina et les vieux quartiers. Les meubles sont sortis, vernis ou repeints, les rideaux décrochés et lavés, la literie renouvelée, les placards vidés et réorganisés. Ce grand ménage symbolise la purification et le renouveau, avant d’accueillir le mois béni dans la propreté et la sérénité.

La place centrale des préparations culinaires

Parallèlement, les achats alimentaires battent leur plein. Les marchés et épiceries de l’est voient affluer les familles pour stocker les ingrédients essentiels : dattes Deglet Nour (souvent de la région de Biskra voisine), miel, fruits secs (abricots, raisins, pruneaux), noix et amandes, semoule fine, frik (blé vert concassé fumé), épices (ras el hanout, cannelle, fleur d’oranger), et bien sûr la semoule pour les ghrayef ou baghrir. À Annaba, proche de la Tunisie, on note une influence dans le choix des ingrédients, avec une préférence marquée pour le frik de qualité. Beaucoup achètent aussi de nouveaux ustensiles : tajines en terre cuite (teen barma), plats de service, ou même une vaisselle neuve pour honorer les invités lors des f’tours familiaux ou collectifs.

La préparation culinaire occupe une place centrale. Les femmes préparent à l’avance des plats de base : confection de boureks (feuilletés farcis à la viande, pomme de terre ou thon), samoussas, pastels, et parfois des douceurs comme les samsa, baklawa ou jawziya (nougat constantinois aux noix et miel). À Constantine, la chorba frik (appelée localement « jari ») est reine, enrichie de viande, boulettes et poulet ; elle est souvent accompagnée de ghrayef le premier jour. À Annaba, la chorba frik reste incontournable, avec des boureks aux pommes de terre ou poulet et le «h’miss» (poivrons-tomates grillés). Certaines familles cuisinent déjà des portions de tajine lahlou ou chbeh essefra (plat sucré constantinois) pour les congeler.

L’éveil de la spiritualité

Spirituellement, les préparatifs incluent aussi le renforcement des pratiques : achat d’un nouveau Coran, écoute accrue de récitations ou participation aux leçons religieuses dans les mosquées nettoyées et décorées par des bénévoles. En somme, le citoyen de l’est algérien vit ces préparatifs comme une célébration collective de joie et de partage.

Le ménage, les courses, la cuisine anticipée ne sont pas de simples corvées, mais des actes d’amour, de piété et d’hospitalité qui préparent le cœur et la maison à recevoir Ramadhan dans la pureté et l’abondance. Cette ferveur, ancrée dans des traditions ottomanes et andalouses, reste vivante et transmet un héritage culturel fort d’une génération à l’autre.

Y. B.
* Docteur en langues, littératures
et sociétés du monde
Diplômé des Universités algérienne
(Sétif) et française (Inalco/ Sorbonne
3) Vice-doyen de la faculté des lettres
et des langues de l’Université
de Sétif/ Algérie
Écrivain, poète et traducteur

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