Tarik Hartani, directeur de l’École nationale supérieure agronomique d’Alger
«Un pilier stratégique pour toute politique agricole ambitieuse»

Dans cet entretien, le Pr Tarik Hartani, directeur de l’École nationale supérieure agronomique d’Alger, détaille les défis techniques et organisationnels à relever, souligne le rôle central de la recherche agronomique et explique comment structurer une filière performante capable de soutenir durablement l’agriculture nationale.
Entretien réalisé par A. Hamiche
Quels sont les principaux défis techniques et logistiques à relever pour développer une production locale permanente de semences et de plants ?
La réponse à cette question s’articule autour de 8 points. D’abord, l’organisation de la filière qui consiste à coordonner complètement entre la recherche sur la création variétale, les multiplicateurs, les distributeurs et l’utilisateur final, c’est-à-dire l’agriculteur, pour garantir une filière fluide et efficace. Deuxièmement, la disponibilité du matériel végétal et la sélection variétale adaptée, ce qui suppose un accès à des ressources génétiques de qualité, la création et la diffusion de variétés adaptées aux conditions locales et aux besoins agricoles.
Ensuite, il faut un contrôle de qualité et de conformité aux normes phytosanitaires, ce qui suppose donc un suivi et une traçabilité des semences tout au long de la chaîne logistique et un respect strict des normes nationales et internationales pour garantir la fiabilité et la sécurité des semences. Il faut également disposer d’infrastructures de stockage et de conditions de conservation maîtrisées, en mettant en place des structures adaptées pour assurer la conservation optimale des semences en termes de température et d’humidité et réduire les pertes post-récolte.
Ensuite, il faut une formation technique et une maîtrise de l’itinéraire technique par le renforcement des compétences des multiplicateurs et des agriculteurs, une gestion efficace des maladies et des ravageurs, ainsi que la disponibilité et une utilisation rationnelle de l’eau et des intrants spécifiques. Il faut ensuite qu’il y ait une accessibilité économique et une coordination entre acteurs, ce qui suppose garantir des semences abordables pour les agriculteurs, sécuriser les investissements des producteurs et assurer une coopération efficace entre la recherche, la production et la distribution. Enfin, le dernier défi est celui de l’innovation technologique, avec l’utilisation d’outils modernes pour le suivi, le phénotypage et la numérisation de la traçabilité afin d’améliorer la qualité et la productivité de la filière.
Concrètement, comment cette production locale peut-elle réduire la dépendance aux semences importées et stabiliser les coûts pour les agriculteurs ?
La production locale de semences constitue un pilier stratégique pour toute politique agricole ambitieuse. Lorsqu’elle est organisée autour de standards de qualité rigoureux et qu’elle offre une diversité variétale suffisante, elle est en mesure de répondre efficacement aux besoins des agriculteurs, tout en leur garantissant des prix abordables et relativement stables. Cette stabilité est essentielle dans un contexte où les coûts de production agricole sont soumis à de multiples pressions.
En assurant un approvisionnement régulier et maîtrisé, la production nationale de semences contribue directement à réduire la dépendance vis-à-vis des importations, souvent coûteuses et soumises aux aléas des marchés internationaux. Cette autonomie semencière renforce la souveraineté agricole du pays. En diminuant la part des semences importées, les exploitants agricoles ne sont plus exposés de la même manière aux fluctuations des taux de change, aux restrictions commerciales ou aux crises géopolitiques susceptibles de perturber les échanges.
Les tensions sur les marchés mondiaux, les ruptures d’approvisionnement ou encore les retards logistiques peuvent, en effet, compromettre le bon déroulement des campagnes agricoles. Une production locale solide permet d’anticiper ces risques et d’assurer une continuité dans la mise en place des cultures, élément crucial pour la sécurité alimentaire. Par ailleurs, la filière semencière ne se limite pas à la simple production de graines. Elle soutient l’ensemble des filières de production végétale : céréales, légumes, légumineuses, fourrages ou encore cultures industrielles.
Une filière bien structurée agit comme un moteur pour l’ensemble du système agricole. Elle favorise la recherche variétale, la sélection adaptée aux conditions pédoclimatiques locales et l’amélioration continue des rendements. En développant un véritable pôle industriel autour de la production de semences, le pays stimule également l’investissement, la création d’emplois qualifiés et le transfert de savoir-faire technologique.
Et au plan économique ?
Sur le plan économique, l’impact est significatif. Produire localement permet de réduire les coûts liés au transport international et à la logistique portuaire. Cela limite également l’exposition aux variations des devises, qui peuvent alourdir considérablement la facture des importations. En période de volatilité des marchés mondiaux, disposer d’une base productive nationale protège les agriculteurs contre les hausses soudaines des prix. Cette prévisibilité favorise une meilleure planification des exploitations et consolide la rentabilité des campagnes agricoles.
Au-delà de la substitution aux importations, la production nationale offre un avantage déterminant : l’adaptation des variétés aux réalités locales. Les semences sélectionnées et multipliées sur place sont mieux adaptées aux conditions climatiques, aux types de sols et aux contraintes hydriques spécifiques. Cette adéquation se traduit par une amélioration des rendements, une meilleure résistance aux maladies et une réduction des pertes post-récolte. À terme, cela contribue à stabiliser les revenus des agriculteurs et à renforcer la résilience du secteur face aux changements climatiques.
Quel rôle peut jouer la recherche agronomique et les technologies modernes dans l’amélioration du rendement et de la résistance des semences locales ?
La recherche constitue un pilier fondamental de l’innovation variétale et demeure au cœur de la sécurité alimentaire et du développement agricole. Il est crucial de comprendre que les semences ne représentent pas la finalité en soi, mais bien le produit issu de la variété développée ; c’est la variété qui possède une valeur intrinsèque et qui est ensuite commercialisée à partir de ses semences.
La véritable matière première réside dans les ressources cytogénétiques, lesquelles doivent être rigoureusement collectées, conservées et caractérisées afin d’identifier les caractères utiles, qu’ils soient liés à la résistance aux maladies, à l’adaptation aux conditions climatiques ou à la qualité nutritionnelle. Ce travail exige un effort de terrain soutenu, impliquant des observations précises et la collecte systématique de données.
Ensuite, le rôle du sélectionneur est déterminant : il doit choisir la méthode de sélection la plus appropriée pour créer chez chaque individu un équilibre génétique optimal, combinant productivité, robustesse et qualité. Les approches modernes, dites «omiques», qui reposent sur l’analyse quantitative et qualitative des molécules biologiques; génome, transcriptome, protéome, métabolome, offrent des outils puissants pour accélérer la sélection. Cependant, leur utilisation nécessite un savoir-faire spécialisé et des investissements conséquents en infrastructure, équipements et ressources humaines. C’est pourquoi un partenariat étroit entre la recherche et la production est indispensable : les recherches variétales étant coûteuses, elles doivent être orientées vers des applications concrètes et rentabilisables.
Par ailleurs, la caractérisation et la conservation des ressources génétiques relèvent de la souveraineté nationale, à l’instar des ressources pétrolières ou minières. Leur protection, leur valorisation et leur utilisation raisonnée sont essentielles pour évaluer leur véritable valeur et en faire bénéficier durablement l’agriculture et l’économie du pays.
Quels leviers peut-on mettre en place pour encourager les agriculteurs et les investisseurs à s’engager durablement dans la filière?
L’investissement dans la filière semences doit générer des profits et commence par la protection des obtentions variétales permettant à l’obtenteur d’avoir l’exclusivité sur le marché. À partir de là, le mécanisme économique fonctionne de manière autonome. Celui qui obtient de nouvelles variétés peut soit vendre sa variété à un producteur de semences, soit produire lui-même et commercialiser ses semences. Il est également responsable de la mise en place d’un réseau de multiplicateurs et de la diffusion de sa variété sur le marché. Il reste essentiel que des normes strictes soient définies et respectées tout au long de la chaîne de production.
L’État, via le ministère de l’Agriculture, doit jouer un rôle de contrôle et d’accompagnement pour garantir la qualité, la sécurité sanitaire et protéger le développement du secteur. L’encouragement des acteurs de la filière doit se faire par la facilitation du crédit agricole, la mise en place d’une assurance agricole efficace, la formation d’ingénieurs et de techniciens qualifiés, l’autorisation et la facilitation d’accès à du matériel spécifique performant, la promotion du partenariat public-privé et la mise en place de subventions ciblées, notamment pour la recherche.
A. H.