MOHAMED DEMICHE, EXPERT EN ÉCONOMIE À HORIZONS

«La réduction de la dépendance est engagée»

Mohamed Demiche, expert en économie, affirme que «la réduction de la dépendance est engagée» en Algérie.

Dans cet entretien, Mohamed Demiche, expert en économie, revient sur les conditions nécessaires pour orienter les investissements vers des secteurs à forte valeur ajoutée en Algérie, et sur les moyens de réduire la dépendance de l’Algérie aux importations. Il analyse les réformes engagées pour améliorer le climat des affaires, les nouvelles approches de la politique industrielle et les secteurs capables de générer davantage de valeur.

Entretien réalisé par A. Hamiche

Comment orienter les investissements vers des secteurs à forte valeur ajoutée?

L’Algérie se trouve aujourd’hui à un carrefour stratégique pour transformer le modèle économique engagé depuis 2020. Les orientations des institutions internationales, les analyses d’experts et les projets concrets lancés récemment dessinent progressivement une feuille de route claire. En plus des réformes et des actions engagées pour améliorer le climat des affaires et simplifier l’acte d’investissement, une nouvelle approche est nécessaire, fondée sur des actions concrètes.

Elle repose sur une ingénierie de projets sectoriels intégrés, pilotée et mise en œuvre par l’Agence algérienne de promotion de l’investissement (AAPI), en étroite concertation avec le patronat. Dans cette approche additionnelle, il devient possible de cibler des «champions nationaux» par filière. Autrement dit, au lieu de subventionner largement et de manière dispersée, l’effort public peut se concentrer sur quelques entreprises par filière capables d’intégrer toute une chaîne de valeur.

Une entreprise automobile, par exemple, ne doit pas se limiter à assembler des véhicules, mais développer un véritable tissu de sous-traitants locaux pour les pièces détachées. La commande publique peut également constituer un levier puissant. Les marchés publics peuvent être conditionnés à un contenu local minimum et à des clauses de transfert de technologie. Ce mécanisme favorise l’innovation et la montée en gamme des entreprises nationales, tout en faisant du «Made in Algeria» un critère déterminant dans la note finale d’attribution. Une autre orientation stratégique consiste à cibler les intrants industriels plutôt que les seuls produits finis.

Investir dans la production locale de matières premières et de composants utilisés par l’industrie permet de renforcer les chaînes de valeur nationales. Dans ce cadre, l’AAPI accompagne plusieurs projets industriels portant notamment sur la production de fibre de verre, de carbonate de sodium ou encore de membrane d’osmose inverse.

Attirer des investissements étrangers qualitatifs constitue également un levier important. Produire et exporter depuis l’Algérie grâce à des partenariats technologiques solides permet d’accélérer les transferts de savoir-faire et de technologies. Aujourd’hui, l’investissement direct étranger représente moins de 1% du PIB, un niveau relativement faible par rapport aux moyennes mondiales.

Quels secteurs présentent aujourd’hui le plus grand potentiel de création de valeur ajoutée?

Au-delà des secteurs classiques comme l’agriculture, l’énergie, l’industrie pharmaceutique ou l’économie numérique, plusieurs filières émergent aujourd’hui avec un fort potentiel de création de valeur. L’agro-industrie intégrée constitue l’un des principaux gisements de valeur. L’objectif est de passer de la production agricole brute à la transformation industrielle. Avec une production agricole déjà estimée à environ 34 milliards de dollars, l’enjeu consiste désormais à capter la valeur ajoutée générée par les activités de transformation. Les énergies renouvelables représentent également une opportunité majeure.

Grâce à un ensoleillement exceptionnel, l’Algérie dispose d’un potentiel considérable dans le solaire. Au-delà de la production d’énergie, c’est toute une filière industrielle qui peut se développer, allant de la fabrication de panneaux solaires à la maintenance, en passant par l’ingénierie et les services spécialisés. Les industries chimiques et les nouveaux matériaux constituent un autre secteur stratégique. Le potentiel réside dans la production locale de composants aujourd’hui importés, comme la fibre optique, l’encre industrielle ou encore certains plastiques techniques.

L’industrie du câble ainsi que celle des équipements électriques et électroniques représentent également des axes de développement capables de renforcer la souveraineté industrielle du pays. Les services technologiques à distance représentent enfin une opportunité importante. Avec un fuseau horaire compatible avec l’Europe et des compétences linguistiques disponibles, l’Algérie peut se positionner sur des activités d’offshoring à forte valeur ajoutée: centres d’appels complexes, comptabilité externalisée, gestion de la relation client (CRM) ou développement de logiciels pour les entreprises européennes. Ce type d’activité permet de générer des devises sans exporter de biens physiques.

Dans quelle mesure le développement des capacités de production locales peut-il réduire la dépendance de l’Algérie aux importations?

Le développement de la production locale constitue un levier important pour réduire la dépendance aux importations. Son efficacité reste toutefois conditionnée par une approche stratégique et réaliste. La réduction de la dépendance passe avant tout par la diminution de la dépendance de l’appareil productif aux intrants importés. Dans le cas contraire, la production locale ne fait que déplacer le problème. La filière plastique illustre bien cette situation.

On enregistre aujourd’hui près de 675 projets d’investissement dans ce secteur, ce qui traduit une dynamique industrielle réelle. Cependant, si ces projets continuent d’importer la matière première — notamment les granulés de plastique ou le HIPS — la dépendance demeure. C’est pourquoi l’investissement dans la production locale de ces intrants devient une priorité. La réduction de la dépendance se mesure essentiellement au taux d’intégration locale. La même logique apparaît dans l’industrie des pneus.

Construire des usines de pneus dans certaines régions du pays permet de réduire la facture d’importation des pneus finis. Toutefois, ces unités industrielles nécessitent des intrants comme le fil d’acier ou certains additifs chimiques. Lorsque ces composants ne sont pas produits localement, ils doivent être importés, maintenant une dépendance technologique et industrielle et exposant les coûts de production aux fluctuations des marchés internationaux.

Le succès d’une telle filière dépend donc de la création d’un écosystème industriel complet. Une autre contrainte importante concerne l’efficience de l’investissement et la compétitivité de la production. L’Algérie présente aujourd’hui un coefficient marginal du capital (ICOR) implicite proche de 8, ce qui signifie qu’il faut investir environ huit dollars pour générer un dollar de croissance. Dans les économies émergentes les plus efficientes, ce ratio se situe plutôt entre 3 et 4.

Pour que la production locale contribue réellement à réduire la dépendance aux importations, les investissements doivent donc devenir plus productifs et plus compétitifs. La réduction de la dépendance est engagée, mais elle reste étroitement liée à la capacité du pays à structurer des filières industrielles intégrées, capables de produire localement les intrants nécessaires à la fabrication des produits finis.

A. H.

 

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