Yahia Zane, expert en assurance à Horizons
"La prévention doit devenir un réflexe national"

Dans cet entretien, Yahia Zane, expert en assurance, revient sur les enjeux de la stratégie nationale de gestion des risques majeurs à l’horizon 2035, son alignement sur les standards internationaux, les principaux risques auxquels l’Algérie est exposée, ainsi que les conséquences humaines et économiques de ces catastrophes.
Entretien réalisé par A. Hamiche
Quelle est, selon vous, la portée de la stratégie nationale de gestion des risques majeurs à l’horizon 2035?
La stratégie nationale de gestion des risques majeurs à l’horizon 2035 constitue un cadre structurant destiné à renforcer la résilience de l’Algérie face aux catastrophes naturelles et technologiques. Elle marque une évolution importante dans l’approche nationale, en passant d’une logique essentiellement réactive à une démarche davantage anticipative et planifiée.
Elle repose sur une vision intégrée et de long terme, planifiant la gestion des risques sur une période de dix ans en évaluant les vulnérabilités existantes et en définissant des orientations pour renforcer la prévention et la résilience territoriale. Parmi ses principes clés figurent l’anticipation des risques, l’intégration de la prévention dans les politiques publiques (urbanisme, infrastructures, environnement) et le renforcement de la coordination intersectorielle.
Que peut apporter concrètement cette stratégie au système de prévention des catastrophes ?
Elle permettra d’améliorer la prévision et l’alerte grâce à des systèmes de surveillance sismique et météorologique, des cartographies des risques et des dispositifs d’alerte précoce. Elle favorise également la coordination entre la Protection civile, les collectivités locales, les ministères sectoriels et les institutions scientifiques.
Enfin, elle encourage l’intégration des risques dans l’aménagement du territoire, limitant l’urbanisation dans les zones exposées et renforçant les normes de construction, notamment parasismiques, tout en instaurant progressivement une culture nationale de prévention.
En quoi l’alignement de la stratégie nationale sur le Cadre d’action de Sendai peut-il améliorer l’efficacité de la gestion des risques et la coordination entre les secteurs ?
L’alignement de la stratégie nationale de gestion des risques majeurs sur le Cadre d’action de Sendai (2015-2030) représente un levier essentiel pour renforcer l’efficacité du système national de prévention et de gestion des catastrophes. Ce cadre international promeut une approche proactive visant à réduire les risques avant qu’ils ne se transforment en catastrophes, plutôt que de se limiter à la gestion des crises après leur survenue. Le Cadre de Sendai repose sur quatre priorités : la compréhension des risques, le renforcement de la gouvernance, l’investissement dans la prévention et l’amélioration de la préparation aux catastrophes.
Son intégration dans la stratégie nationale permet à l’Algérie d’adopter une démarche structurée, cohérente et multidimensionnelle pour réduire les vulnérabilités et renforcer la résilience. Cette approche favorise une meilleure coordination intersectorielle, impliquant non seulement les structures de sécurité civile mais aussi les ministères de l’intérieur, de l’environnement, de l’agriculture, de l’hydraulique, de l’énergie et de la santé. Les collectivités territoriales, institutions scientifiques et universités participent également activement à la prévention et à l’anticipation des risques. Par ailleurs, Sendai encourage le développement de systèmes d’information et d’alerte précoce, la cartographie des zones à risque et la collecte de données fiables.
Quels sont aujourd’hui les principaux risques majeurs auxquels l’Algérie est exposée ?
L’Algérie est exposée à plusieurs risques majeurs d’origine naturelle et technologique, liés à sa situation géographique, à la concentration de sa population dans le nord et aux effets croissants du changement climatique. Ces facteurs rendent certaines régions particulièrement vulnérables et nécessitent une planification stratégique pour limiter les impacts. Le risque sismique constitue la menace naturelle la plus importante, notamment dans le nord du pays situé sur une zone tectonique active. Les séismes récents et passés, comme celui de Boumerdès en 2003, ont rappelé la vulnérabilité des infrastructures et la nécessité de renforcer les normes de construction parasismiques.
Les inondations représentent également un risque récurrent, surtout dans certaines zones urbaines densément peuplées. L’urbanisation rapide, parfois désordonnée, accroît la vulnérabilité des populations et des infrastructures, comme l’ont montré les inondations de Bab El Oued en 2001. Les feux de forêts, intensifiés par les sécheresses et la hausse des températures, affectent chaque année plusieurs régions du nord et du nord-est, menaçant les écosystèmes et les habitations. Enfin, la sécheresse et la raréfaction des ressources hydriques représentent un risque important pour l’agriculture, la sécurité alimentaire et l’équilibre écologique des territoires.
Delà on s’interroge sur les principales conséquences économiques et sociales de ces risques et en quoi la prévention constitue-t-elle une priorité ?
Les catastrophes naturelles entraînent des conséquences importantes sur le plan humain, économique et social. En Algérie, les événements récents ont provoqué des pertes humaines, des déplacements de population et d’importants dommages matériels touchant les logements, les infrastructures publiques et les activités économiques. Entre 2004 et 2021, les catastrophes liées aux inondations, aux séismes et aux feux de forêts ont généré des dépenses publiques moyennes de près de 34 milliards de dinars par an pour la gestion post-crise et la reconstruction.
Les pertes cumulées soulignent l’importance d’investir dans la prévention plutôt que dans la gestion post-catastrophe. Les études montrent qu’un dinar investi dans la prévention peut permettre d’économiser jusqu’à quatre dinars en coûts d’intervention et de reconstruction. La stratégie nationale met donc l’accent sur le développement de systèmes d’alerte, la planification territoriale, le renforcement des infrastructures résilientes et l’intégration de la gestion des risques dans les politiques publiques, afin de réduire les pertes humaines, économiques et environnementales et de renforcer la résilience du pays.
A. H.