Témoignage d’un juge d’instruction, bénévole dans un restaurant de la rahma

Juge d’instruction depuis plus de 20 ans, habitué aux dossiers lourds et au silence pesant des salles d’audience, il troque chaque Ramadhan sa robe noire contre un tablier blanc.

Il a requis l’anonymat. Non par goût du secret, mais par fidélité à une certaine idée de la pudeur. À la tombée du jour, loin des tribunaux, on le retrouve dans un restaurant de la rahma, à servir des assiettes fumantes, à verser de l’eau fraîche dans des gobelets en plastique, à échanger des sourires discrets avec ceux que la vie a cabossés.

Quand les souvenirs d’enfance pansent les fractures

«Dans mon métier, je vois les fractures de la société. Ici, pendant le Ramadhan, j’essaie d’en panser quelques-unes , à ma manière». Il parle de Ramadhan avec une douceur inattendue. Pour lui, ce mois sacré n’a jamais été seulement une abstinence alimentaire. «Quand j’étais enfant, Ramadhan avait une saveur particulière. Les rues étaient plus animées, les voisins frappaient aux portes avec des plateaux de gâteaux, et l’adhan du Maghreb suspendait le temps».

Le juge évoque les soirées passées autour d’une table familiale modeste mais chaleureuse, les récitations du Coran après la prière des tarawih, les rires partagés malgré la fatigue du jeûne. «Il y avait moins d’abondance matérielle, mais davantage de présence humaine». Aujourd’hui, dit-il, les choses ont changé. Les étals débordent, les réseaux sociaux regorgent de recettes, les tables parfois ploient sous les plats.

«Je ne juge pas cette évolution. La société change. Mais je crois que Ramadhan nous interroge toujours sur l’essentiel : que faisons-nous de notre faim ? Est-elle seulement physique ou est-elle aussi morale, spirituelle ?» Pour lui, Ramadhan reste un rendez-vous intime avec sa conscience. Un temps de ralentissement, dans une profession où tout va vite et où chaque décision peut bouleverser des vies.

Samira Sidhoum

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