Tenir sa langue: une valeur morale centrale en islam

Dans la tradition islamique, la langue occupe une place paradoxale : elle est à la fois un immense bienfait divin et une source potentielle de destruction.

Le Coran et la Sunna insistent avec force sur la nécessité de la maîtriser, faisant de « tenir sa langue » l’une des vertus morales les plus élevées et des plus déterminantes pour le salut.

Par Yacine Benabid*

Le Prophète Muhammad (paix et bénédictions sur lui) a résumé cette priorité dans un hadith célèbre rapporté par at-Tirmidhi et authentifié : lorsqu’un jeune compagnon, Mu’adh ibn Jabal, lui demande quel est le meilleur acte, le Prophète sort sa langue, pose son doigt dessus et dit : «Celle-ci». Puis il ajoute : «Et qu’est-ce qui fait trébucher les gens sur leur visage dans le Feu, sinon les récoltes de leurs langues ?» Ce geste symbolique est éloquent : la langue, petite et cachée, peut causer la perte éternelle ou ouvrir les portes du Paradis.

Le lien sacré entre la discipline du langage et la récompense divine

Un autre hadith, rapporté par al-Bukhari et Muslim, va encore plus loin : «Celui qui me garantit ce qui se trouve entre ses mâchoires (sa langue) et ce qui se trouve entre ses jambes, je lui garantis le Paradis». Cette promesse divine lie directement la maîtrise de la parole (et des désirs) au plus grand des objectifs : le Paradis. Inversement, le Prophète avertit que l’homme peut prononcer une parole légère, sans y prêter attention, et qui le précipite dans le Feu plus profondément que la distance entre l’Orient et l’Occident.

Le Coran lui-même encadre strictement l’usage de la langue. Allah dit : «Ne prononcez pas de paroles vaines» (sourate 23:3) et condamne explicitement la médisance, la calomnie, le mensonge et les railleries. Dans la sourate Al-Hujurât (49:12), Il compare la médisance à manger la chair de son frère mort, image répugnante qui marque les esprits.

La retenue verbale n’est pas une simple politesse

La retenue verbale n’est donc pas une simple politesse : elle relève de la taqwâ (crainte pieuse) et de la protection du cœur. Tenir sa langue protège contre une liste impressionnante de péchés majeurs : ghibah (médisance), namîma (calomnie/dénigrement), mensonge, injure, vantardise, moquerie, disputes vaines, serments faux, paroles obscènes… Abu Bakr as-Siddiq, modèle de piété, plaçait parfois une pierre dans sa bouche pour se forcer au silence, disant : « C’est elle qui m’entraîne dans les dangers. » Cette discipline ascétique montre à quel point les pieux considéraient la langue comme un fauve qu’il faut attacher.

Au-delà de l’évitement du mal, garder le silence quand la parole n’apporte aucun bien devient une adoration. Le Prophète a dit : «Le musulman est celui dont les musulmans sont à l’abri de sa langue et de sa main». Et encore : «La droiture de la foi d’un serviteur ne sera complète que lorsque son cœur sera droit, et son cœur ne sera droit que lorsque sa langue le sera». 

Maîtriser sa langue, un pilier de la rectitude morale

Dans une société moderne saturée de paroles rapides – réseaux sociaux, débats stériles, ragots – cette valeur prophétique reste d’une brûlante actualité. Tenir sa langue n’est pas un mutisme stérile, mais un choix délibéré : parler pour Allah (dhikr, rappel du bien, conseil sincère) ou se taire pour Allah. C’est un jihad intérieur, un contrôle de soi qui purifie le cœur et élève l’âme.

En définitive, maîtriser sa langue n’est pas une vertu secondaire en Islam : c’est un pilier de la rectitude morale, un indicateur fiable de la santé spirituelle et une clé du Paradis. Comme le rappelait souvent un sage : «Si les paroles étaient de l’argent, beaucoup de gens seraient ruinés».  Puissions-nous être de ceux qui font fructifier ce capital précieux par le silence sage et la parole utile.

 Y. B.

* Docteur en langues, littératures
et sociétés du monde
Diplômé des Universités algérienne
(Sétif) et française (Inalco/ Sorbonne 3),
vice-doyen de la Faculté des lettres et
des langues de l’Université
de Sétif/ Algérie
Écrivain, poète et traducteur.

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