Yasser, routier: «Apprendre la patience»

Sur les longues routes qui relient le Nord au Sud, le moteur ne s’arrête presque jamais. Pour Yasser, routier depuis plus de vingt ans, Ramadhan se vit loin des siens, entre bitume, stations-service et haltes improvisées.
Sur les longues routes qui relient le Nord au Sud, le moteur ne s’arrête presque jamais. Yasser sillonne régulièrement les lignes intérieures du pays, de l’Est aux Hauts-Plateaux, jusqu’aux profondeurs du Sud. Un quotidien exigeant que le mois sacré vient à la fois adoucir et compliquer.
« Ramadhan, c’est aussi apprendre la patience »
«Ramadhan sur la route, ce n’est pas comme à la maison», confie-t-il d’une voix calme. Autrefois, se souvient-il, les trajets étaient moins longs, les rythmes plus humains. «Avant, on rentrait plus souvent. Aujourd’hui, les délais sont serrés, les livraisons urgentes. Le jeûne, on le fait avec le cœur, mais le corps, lui, fatigue davantage». Au lever du jour, Yasser reprend la route après un s’hour modeste. Parfois préparé à l’avance par son épouse avant un départ précipité, parfois réduit à quelques dattes et de l’eau lorsque le planning ne laisse aucune marge. «On s’adapte. Ramadhan, c’est aussi apprendre la patience».
À l’approche du Maghreb, tout devient une course contre la montre. Trouver un endroit sûr pour s’arrêter, vérifier l’état du camion, anticiper l’iftar. Sur les axes routiers, surtout dans le Sud, les restaurants de la rahma sont devenus des repères essentiels. «Quand j’en trouve un d’ouvert, c’est une vraie miséricorde. On y mange chaud, on rompt le jeûne entouré d’inconnus qui deviennent, le temps d’un repas, des frères».
Des iftars silencieux face au désert
Mais ce n’est pas toujours possible. Dans les zones isolées, Yasser cuisine seul. Un petit réchaud, une marmite cabossée, quelques conserves. «Ce n’est pas grand-chose, mais après une journée de jeûne et de conduite, ça a le goût du soulagement». Il évoque ces iftars silencieux, face au désert ou sur une aire déserte, où le bruit du vent remplace les voix de la famille.
Entre le Ramadhan d’hier et celui d’aujourd’hui, Yasser observe un changement profond. «Avant, il y avait plus de simplicité, plus de temps. Aujourd’hui, tout va vite, même pendant le mois sacré. Mais l’esprit reste. Tant que l’intention est là, Ramadhan garde sa valeur».
Malgré l’éloignement, la fatigue et la solitude passagère, il refuse de se plaindre. «Ce mois me rappelle pourquoi je fais ce métier. Pour nourrir ma famille dignement. Et puis, sur la route, on apprend l’humilité». Quand on lui demande ce qu’il espère, il répond sans hésiter : «Rentrer un jour plus souvent à la maison pendant le Ramadhan. Rompre le jeûne entouré des miens. En attendant, la route continue… et le jeûne aussi».
Samira Sidhoum