ALI DAOUDI, CHERCHEUR À L’ENSA À HORIZONS

«La transformation des habitudes alimentaires est un long processus»

Ali Daoudi, chercheur à l’ENSA, souligne que «la transformation des habitudes alimentaires est un long processus».

Le mois de Ramadhan est souvent marqué par une forte pression sur la consommation alimentaire. Faut-il revoir carrément ou réorienter notre modèle de consommation en adoptant une approche de développement durable et responsable. Dans cet entretien, Ali Daoudi, agroéconomiste et enseignant-chercheur à l’École nationale supérieure agronomique (ENSA), analyse les ressorts de la surconsommation, tout en soulignant la complexité de toute réforme du modèle de consommation en Algérie.

Entretien réalisé par Wassila Ould Hamouda

Comment expliquer la forte hausse de consommation chaque Ramadhan?

Il est difficile de répondre rigoureusement à cette question, car il existe très peu, voire pas du tout, de travaux sur les pratiques alimentaires des ménages, leur évolution et leurs déterminants. Bien entendu, les raisons sont multiples et relèvent de plusieurs registres à la fois, économique (pouvoir d’achat), culturel (habitudes de consommation; sensibilisation aux liens entre alimentation et santé) et social (alimentation comme marqueur de statut social). Mais les combinaisons de facteurs qui influencent les comportements des différentes catégories de consommateurs nécessitent des études plus fines pour être identifiées.

Il faut cependant noter que le mois de Ramadhan est, dans la culture algérienne, associé non seulement à la dimension religieuse, mais aussi à la joie et au regroupement familial. L’art de la table prend alors tout son sens pour les familles, et cela se traduit par des menus quotidiens complets, riches et variés. Rares sont les familles qui se limitent à des repas simples: entrées de différents types, plusieurs plats de résistance et desserts, notamment des gâteaux de toutes sortes, occupent la table. Viandes, fritures et sucreries sont à l’honneur.

Ce changement de consommation sur tout un mois provoque une hausse sensible de la demande sur les produits agricoles et alimentaires. Cette tendance est renforcée par les réseaux sociaux, où défilent des images de tables garnies de mets variés, avant et pendant Ramadhan. Ces réseaux imposent indirectement de nouvelles normes alimentaires et un rapport à l’alimentation qui devient aussi une affaire d’image à soigner.

Le mois de Ramadhan, censé être un temps de sobriété, est-il devenu un facteur aggravant du gaspillage notamment alimentaire…

Le gaspillage alimentaire constitue effectivement un problème sérieux en Algérie, et il tend à s’accentuer pendant le mois de Ramadhan. Cette période, marquée par une consommation plus abondante et plus diversifiée, entraîne mécaniquement une augmentation des quantités préparées, et donc des restes non consommés. Le gaspillage concerne surtout certains produits dont les intrants sont importés et subventionnés, notamment la farine, le sucre et l’huile de table. Cela se traduit principalement par le gaspillage de pain et de gâteaux, produits largement consommés durant ce mois.

Les habitudes alimentaires jouent ici un rôle central; la volonté de proposer des tables généreuses et variées conduit souvent à préparer des quantités supérieures aux besoins réels des ménages. Les facteurs économiques interviennent également. Les produits coûteux, comme les viandes, sont généralement achetés et utilisés avec plus de parcimonie. Leur prix élevé limite naturellement les excès et, par conséquent, le gaspillage.

À l’inverse, les produits subventionnés, perçus comme plus accessibles, peuvent être moins valorisés dans les pratiques de consommation. Il faut toutefois souligner que nous ne disposons pas d’études récentes et précises permettant de mesurer rigoureusement l’ampleur du phénomène, ses déterminants et son évolution. Néanmoins, à titre d’observation personnelle, il me semble que la sensibilisation croissante aux enjeux économiques contribue progressivement à une prise de conscience, et que la tendance pourrait être orientée vers une légère baisse du gaspillage.

Quelles actions concrètes faut-il engager pour encadrer les comportements de consommation durant le Ramadhan et protéger le consommateur et le producteur?

Ce phénomène reste peu étudié, ce qui rend difficile la proposition de mesures parfaitement cohérentes et efficaces pour y remédier. L’absence de données précises limite la capacité à formuler des politiques ciblées. S’agissant du gaspillage des produits subventionnés, notamment le pain, le sucre et l’huile de table, on peut avancer l’hypothèse que leur prix relativement bas n’incite pas toujours les ménages à les gérer avec suffisamment de rigueur. Lorsque les produits sont perçus comme accessibles et disponibles en permanence, la tendance à la surconsommation ou au gaspillage peut s’accentuer.

Cela dit, tous les ménages ne réagissent pas de la même manière. Les ménages économiquement vulnérables sont généralement peu enclins au gaspillage, car la contrainte budgétaire les pousse à optimiser leurs achats et leur consommation. Dans ce contexte, les actions à envisager pourraient davantage porter sur la sensibilisation, l’éducation à la consommation responsable et la valorisation des comportements économes, plutôt que sur des mesures purement coercitives.

Faut-il revoir le modèle de consommation des Algériens, notamment alimentaire en tenant compte de notre situation économique?

La transformation des modèles de consommation est un processus long, dans lequel interagissent des facteurs économiques, culturels et sociaux. Le rôle de l’État dans une telle transformation est loin d’être négligeable. La configuration actuelle du modèle algérien est en partie le résultat des choix opérés par l’État, durant des décennies, consistant à subventionner certains produits plutôt que d’autres.

La complexité et la lenteur de ces transformations ne doivent pas être des raisons pour ne rien faire. L’inaction peut, à terme, s’avérer plus coûteuse. Mais la véritable question est de savoir vers quel modèle de consommation orienter les consommateurs algériens. Il est difficile d’y répondre, car plusieurs variables de l’équation alimentaire ne sont pas totalement maîtrisées. On peut être tenté, comme le suggère votre question, de centrer la réflexion sur la dépendance vis-à-vis de l’étranger et la nécessité de réduire les importations.

Mais quelles alternatives concrètes proposer?

Prenons l’exemple du pain subventionné, fabriqué à partir de farine blanche issue d’un blé largement importé. Ce produit illustre toute la complexité du modèle alimentaire dominant en Algérie. Le pain constitue la principale source d’énergie dans la ration alimentaire moyenne. Son soutien coûte cher à l’État. Par ailleurs, de nombreux professionnels de santé alertent sur les effets négatifs d’une consommation excessive de farine blanche, et donc des conséquences sur le coût du système de santé publique. Réduire ou supprimer la subvention pourrait logiquement faire baisser la consommation.  Mais par quoi remplacer cette source d’énergie, largement appréciée et culturellement ancrée?

À ce stade, il n’existe pas de réponse claire et consensuelle, suffisamment solide pour inciter les décideurs à prendre le risque de toucher à un produit central dans l’alimentation des ménages. Cet exemple montre à quel point la réforme du modèle de consommation constitue un chantier complexe, qui nécessite prudence, vision stratégique et alternatives crédibles.

La révision des subventions s’impose-t-elle, donc, encore plus selon vous?

Les subventions alimentaires constituent un choix politique ancré dans les principes fondateurs de l’État algérien, notamment celui de la répartition équitable des ressources du pays. En rendant les produits alimentaires de base accessibles à tous les Algériens, sans distinction de niveau de revenu ou de zone géographique, l’État poursuit un objectif fondamental celui de garantir la sécurité alimentaire des ménages. Ce choix est certes coûteux sur le plan économique et son efficience peut être discutée; la question du gaspillage en est d’ailleurs une illustration.

Toutefois, sur les plans politique et social, ce système fonctionne et assure une certaine stabilité. Il ne peut objectivement être réformé que si une alternative au moins aussi efficace sur le plan politique et social est proposée. Le principal reproche que l’on peut formuler est l’insuffisance de travaux et d’analyses sur les systèmes alternatifs possibles, qui permettraient d’éclairer une réforme éventuelle.

W. O. H.

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