Moins de visites, plus d’appels: Le temps des vœux virtuels 

Moins de visites et plus d’appels marquent l’Aïd aujourd’hui, où les vœux virtuels s’imposent face à des traditions familiales en pleine évolution.

La fête de l’Aïd a longtemps été synonyme de retrouvailles, de visites chaleureuses et de moments partagés autour d’un repas ou d’un thé. Ces  dernières années, avec la généralisation des nouvelles technologies et l’utilisation massive des réseaux sociaux, une véritable mutation s’est opérée dans les relations sociales.

De plus en plus de personnes se contentent désormais d’un appel téléphonique, d’un SMS ou d’un appel vidéo via Messenger, Skype ou WhatsApp pour présenter leurs vœux, délaissant les visites qui faisaient autrefois le charme de cette journée qui  demeure une  fête  conviviale, un moment privilégié où les familles se réunissent pour renforcer les liens de parenté ou d’amitié. Toutefois, nombreux sont ceux qui ne prennent plus la peine de rendre visite à une sœur, un frère, un cousin ou un ami, estimant que les moyens de communication modernes suffisent largement.

La nostalgie des aînés face à l’isolement

Saâdia, une dame âgée vivant avec son époux dans la commune de Corso, dans la wilaya de Boumerdès, exprime avec émotion ses regrets face à ces changements qu’elle juge brusques. «Mon défunt père venait me présenter ses vœux au deuxième jour de l’Aïd. Aujourd’hui décédé, mes neveux et nièces se contentent d’un coup de téléphone. Rien ne peut remplacer la présence des êtres chers et les réunions familiales», confie-t-elle, non sans nostalgie. Elle dit faire partie d’une génération qui n’est pas toujours à l’aise avec les appareils connectés qui accentuent le sentiment d’isolement.

Ces outils technologiques présentent des avantages indéniables en termes de gain de temps et d’économie. Les réseaux sociaux regorgent de messages de vœux envoyés en quelques secondes à des dizaines de contacts. Mais pour beaucoup, ces vœux virtuels manquent de chaleur humaine.

Entre regret et attachement aux visites

Ahmed, sexagénaire rencontré à la gare du Caroubier, à Alger, en partance pour rendre visite à sa sœur à Blida, regrette, lui aussi, cette évolution des comportements. «Le monde virtuel a pris le dessus sur la vie réelle. Les visites familiales, surtout celles des parents à leur fille mariée ou des petits-enfants à leurs grands-parents, sont des moments précieux qui restent gravés dans la mémoire. Aujourd’hui, que gardons-nous ? Un simple message qui disparaît de la mémoire du téléphone. Quelle tristesse !», déplore-t-il.

Pour lui, les SMS et les moyens de communication sont utiles mais ne sauraient remplacer les rencontres lors des fêtes. «Lorsqu’il s’agit de l’Aïd ou d’un événement familial, ne pas se déplacer, surtout pour voir des personnes âgées, peut être perçu comme un manque de considération. La nouvelle génération s’accommode hélas parfaitement avec ce fait», ajoute-t-il.

Vivre avec son temps sans rompre les liens

Le regard est plus nuancé chez de nombreux jeunes. Khaoula, étudiante à Alger, estime qu’il faut savoir vivre avec son temps.«Les appels vidéo permettent de rester proches même quand on ne peut pas se déplacer. C’est rapide, facile et presque gratuit. Mais pour ma grand mère, je fais toujours l’effort d’aller la voir, parce qu’elle ne maîtrise pas ces appareils et sa vue a beaucoup baissé. La technologie ne doit pas supprimer les traditions, mais plutôt les compléter», confie-t-elle. Interrogé, le sociologue Abderrezak Achouri, enseignant à l’Université Alger 2, estime que  cette transformation des comportements  s’inscrit dans une évolution plus large que connaît notre société sous l’effet de la modernité et de la révolution numérique.

«Les réseaux sociaux ont modifié la manière de communiquer et  la perception du lien familial. La rapidité et la facilité offertes par la technologie ont tendance à remplacer les pratiques sociales traditionnelles, notamment les visites, qui demandaient du temps et un effort», explique-t-il. Selon lui, la mutation ne signifie pas forcément une disparition des valeurs familiales, mais plutôt une adaptation aux nouvelles contraintes de la vie moderne.

Un équilibre à préserver

«Les jeunes générations vivent dans un rythme plus rapide, marqué par les études, le travail et les déplacements. Elles privilégient des moyens de communication instantanés mais cela ne veut pas dire qu’elles accordent moins d’importance à la famille», explique-t-il . «Le risque, toutefois, relève-t-il,  est de voir la  relation devenir plus virtuelle que réelle si l’on ne maintient pas certains liens».

Le sociologue souligne également que les fêtes religieuses comme l’Aïd gardent une forte dimension symbolique dans la société. «Ces moments restent essentiels pour renforcer la cohésion familiale et sociale. Même avec les nouvelles technologies, la visite demeure un acte social fort, surtout envers les parents et les personnes âgées, pour qui la présence physique a une valeur irremplaçable», conclut-il.

Malgré ces changements, les nostalgiques continuent de perpétuer la tradition des visites, convaincus que rien ne peut remplacer une poignée de main, une étreinte ou un moment partagé autour d’une table.

Entre modernité et attachement aux valeurs familiales, la société semble chercher un équilibre afin que le progrès technologique ne fasse pas disparaître la chaleur des relations humaines qui ont toujours fait le charme de l’Aïd.

Karima Dehiles

 

 

 

 

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