AHMED BRAHIM MOHAMED, CHEF DE DÉPARTEMENT INFORMATIONS ET PROGRAMMES À L’ASBU
«L’espace médiatique est la première ligne de défense du tissu social»

Ahmed Brahim Mohamed, chef de département informations et programmes à l’ASBU, souligne que «l’espace médiatique est la première ligne de défense du tissu social».
Dans cet entretien, le chef de département informations et programmes à l’Union des radios et télévisions arabes (ASBU) et ancien directeur de l’information à la Télévision algérienne, Ahmed Brahim Mohamed, revient sur la notion du renforcement des espaces médiatiques nationaux pour la préservation du tissu social et des intérêts de l’Algérie.
Le haut cadre à l’ASBU juge nécessaire la création d’un observatoire national permanent pour surveiller et analyser les campagnes de désinformation médiatique et la formation des journalistes dans les domaines de la vérification numérique et du journalisme d’investigation ainsi que la consolidation de la présence médiatique algérienne à l’international via des plateformes multilingues.
Par ailleurs, pour lui, si le projet de décret exécutif relatif à la production audiovisuelle et aux autorisations de tournage réglemente le secteur tout en le stimulant, il garantira non seulement le respect des normes professionnelles dans le domaine, mais ouvrira aussi la voie à une industrie algérienne du contenu compétitive et contribuera à l’essor des séries dramatiques et des documentaires historiques algériens.
Entretien réalisé par Farida Belkhiri
Le ministre de la Communication a insisté, récemment, sur l’importance du renforcement des espaces médiatiques nationaux pour la préservation du tissu social national et les intérêts du pays et faire face aux campagnes de désinformation et de falsification médiatique menées par certaines parties….
Il faut savoir, en premier lieu, que l’appel du ministre à renforcer les espaces médiatiques pour faire face aux campagnes de désinformation ne se limite pas à une simple mesure réglementaire. Cet appel est la prise de conscience que le combat d’aujourd’hui n’est plus seulement militaire ou politique, mais aussi narratif et visuel. Un combat de contenus. L’espace médiatique est la première ligne de défense du tissu social, car c’est le domaine dans lequel se forment les convictions, se façonnent les perceptions et se construit la confiance entre l’État et la société. Le renforcement de ces espaces nécessite de passer d’une logique de simple «réponse» à une logique de prise «d’initiative».
Quelles méthodes préconisez-vous pour y parvenir?
Au lieu d’attendre que des campagnes de désinformation se déclenchent et nous attaquent pour y répondre, il faut prendre les devants et construire un système médiatique proactif fondé, tout d’abord, sur un haut niveau de professionnalisme dans la couverture de l’actualité. Cela, afin de consolider la crédibilité, de diversifier les plateformes, numériques en particulier, et de s’adresser principalement aux jeunes, en utilisant leur propre langage et en exploitant leurs propres outils.
Il est important aussi de soutenir et outiller la presse d’investigation nationale afin qu’elle puisse révéler les faits, avant qu’elle ne soit devancée par d’autres et de penser à la création de cellules de veille numérique qui suivent les campagnes de désinformation organisées. Leur mission consistera en le démantèlement de leurs discours.
Nous avons vu durant les périodes sensibles, comme la pandémie de la Covid-19 par exemple, comment l’absence d’informations précises en temps opportun a conduit à la propagation de rumeurs. Mais nous avons vu aussi durant cette même période que la diffusion, par la suite, de données officielles régulières sur cette pandémie a contribué à contenir une grande partie de la désinformation. Cet exemple montre que la rapidité et la précision de l’information sont les armes les plus efficaces contre le chaos numérique.
Il est aussi question d’élaborer une stratégie fondée sur une approche globale à la faveur de la mise en place d’un environnement approprié permettant au citoyen d’accéder à une information fiable….
Je pense que la stratégie préconisée par le ministre doit reposer sur trois piliers essentiels. La transparence institutionnelle, tout d’abord. Il faut savoir que plus les institutions sont disposées à communiquer, à fournir des informations fiables et moins elles laissent le champ aux rumeurs se répandre. L’éducation à l’information et aux médias, ensuite. Il s’agit, dans ce registre, d’intégrer la culture médiatique et numérique dans les programmes scolaires, afin de permettre aux citoyens de faire la distinction entre l’information et le contenu orienté. Le troisième pilier de cette stratégie est la souveraineté numérique.
Il est essentiel de développer, dans ce contexte, des plateformes nationales solides et compétitives et de protéger l’infrastructure médiatique contre les intrusions. Cette stratégie doit concerner les institutions de l’État dans leurs différents secteurs, les organes médiatiques publics et privés, les universités, les laboratoires de recherche en sciences de l’information et de la communication, la société civile, les associations de jeunesse principalement ainsi que les acteurs du domaine de la technologie et de l’innovation.
Il est tout à fait naturel que l’Algérie, en tant que pays pivot au niveau régional dans les domaines de l’énergie, de la médiation diplomatique et de la sécurité régionale notamment, suscite des campagnes hostiles. Dans ce cas précis, les médias nationaux deviennent partie intégrante de l’équation de l’équilibre stratégique.
Justement, quelle est votre appréciation des efforts déployés par nos médias pour contrecarrer les campagnes de désinformation ciblant l’Algérie?
Il est indéniable que les médias nationaux ont déployé des efforts considérables pour défendre l’image de l’Algérie, en couvrant notamment les questions souveraines et en répondant à certaines campagnes étrangères. Cependant, le défi consiste à passer d’un discours défensif à la création de contenus attrayants et influents à l’échelle régionale et internationale.
L’enjeu aujourd’hui n’est pas seulement de convaincre l’opinion publique nationale, mais aussi d’influencer l’opinion publique étrangère à travers plusieurs langues et des plateformes mondiales. Certaines expériences réussies dans la production de documentaires nationaux ou d’émissions politiques sérieuses ont prouvé que les médias algériens sont capables d’être compétitifs lorsqu’ils disposent des moyens et d’une formation continue.
La diversification des contenus est importante également pour limiter les contenus préjudiciables sur les réseaux sociaux. Les mesures sécuritaires ou juridiques ne suffisent pas pour réduire les atteintes à nos valeurs et à nos symboles.
Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont généralement investis par les jeunes…
Il faut mettre en place une double approche permettant de répondre à ces dépassements par des contenus positifs qui renforcent les valeurs et les symboles nationaux et d’intensifier la sensibilisation numérique en développant l’esprit critique chez les jeunes.
Leur enseigner également comment se maîtriser pour ne pas céder aux provocations et coopérer avec les plateformes internationales pour supprimer les contenus qui incitent à la haine ou portent atteinte aux symboles nationaux, et ce, conformément aux cadres juridiques. L’expérience mondiale a montré que les communautés les plus sensibilisées au numérique sont les moins susceptibles d’être influencées par les campagnes de désinformation. L’utilisateur conscient est la première ligne de défense contre elles.
Toutes ces mesures que vous recommandez nécessitent-elles un cadre organisationnel?
Je voudrais recommander vivement la création d’un observatoire national permanent pour surveiller et analyser les campagnes de désinformation médiatique. Le lancement, en outre, d’un programme national d’éducation à l’information et aux médias au niveau des écoles et des universités. Il faudra aussi soutenir la production audiovisuelle nationale par le biais de fonds de financement compétitifs et transparents, former les journalistes dans les domaines de la vérification numérique et du journalisme d’investigation et renforcer la présence médiatique algérienne à l’international via des plateformes multilingues.
Il est impératif aussi d’établir des partenariats entre les médias publics et privés, afin d’unir et de consolider les efforts sur les questions souveraines. Ce que le ministre de la Communication propose, ce n’est pas seulement une vision sectorielle, mais une conception du rôle des médias dans la préservation de l’État moderne. Aujourd’hui, les médias nationaux ne sont pas seulement des vecteurs d’information, mais aussi des acteurs stratégiques dans la protection de la stabilité, dans le renforcement de la confiance et dans la construction de l’image de l’Algérie que nous voulons forte, sûre d’elle et pivot dans son environnement régional.
Quelle sera, à votre avis, la portée du décret exécutif relatif à la production audiovisuelle et aux autorisations de tournage?
Le projet de décret exécutif relatif à la production audiovisuelle et aux autorisations de tournage pourrait constituer un tournant déterminant dans le paysage audiovisuel, et ce, s’il réglemente le secteur, d’une part, et le stimule, d’autre part.
La réglementation relative à l’octroi des autorisations limitera l’anarchie et garantira le respect des normes professionnelles, tandis que la simplification des procédures de tournage et de production encouragera et boostera les investissements nationaux et étrangers. Ce qui contribuera à ouvrir la voie à une industrie algérienne du contenu compétitive. En fait, si ce cadre juridique est utilisé pour soutenir la production locale, nous assisterons dans les années à venir à un essor exceptionnel des séries dramatiques et des documentaires historiques algériens. Ce qui renforcerait le soft power de l’Algérie.
F. B.