Alger, pôle incontournable du dialogue interreligieux

Alger est un pôle incontournable du dialogue interreligieux. C’est ce qui ressort de la visite du pape Léon XIV en Algérie.
Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, salue mercredi le pape Léon XIV, à l’Aéroport international Houari Boumediène (Alger), au terme d’une visite officielle de 3 jours en Algérie. Après avoir écouté les hymnes nationaux des deux pays, le président de la République et le pape Léon XIV ont passé en revue des détachements des différentes forces de l’Armée nationale populaire (ANP) qui leur ont rendu les honneurs.
Par la suite, le président de la République salue la délégation accompagnant le pape Léon XIV. De son côté, le souverain pontife a salué les hauts responsables de l’État. Auparavant, le président de la République s’est entretenu en tête-à-tête avec le pape Léon XIV au salon d’honneur présidentiel de l’aéroport.

Un rendez-vous diplomatique et spirituel de premier ordre
La visite historique du pape Léon XIV en Algérie restera dans les mémoires comme un rendez-vous diplomatique et spirituel de premier ordre, dont les résonances dépassent largement le cadre protocolaire pour éclairer les mutations profondes des équilibres régionaux et internationaux. Intervenu dans un contexte mondial marqué par la multiplication des crises, la fragilisation des repères civilisationnels et la recherche urgente de nouvelles architectures de paix, cet événement inédit a consacré Alger comme un pôle incontournable du dialogue interreligieux, un modèle du vivre-ensemble et un acteur central de la stabilité euro-méditerranéenne et sahélienne.
À travers les regards croisés de quelques experts, il apparaît clairement que cette tournée pontificale a non seulement replacé l’Algérie sous les projecteurs de la communauté internationale, mais qu’elle a également validé son rôle de médiateur crédible, de garant de la modération religieuse et de promoteur d’une sécurité éthique globale. Entre reconnaissance géopolitique et ouverture de perspectives concrètes pour la coopération future, l’événement dessine les contours d’une nouvelle donne diplomatique où le spirituel et le politique se rejoignent pour servir l’intérêt commun.
«L’Algérie au centre des écrans radar internationaux»
Analysant les implications stratégiques de cette visite, le Dr Arslan Chikhaoui, expert en géopolitique, a d’emblée souligné son caractère à double portée, à la fois cultuelle et éminemment politique. «Cette dimension géopolitique, explique-t-il, place l’Algérie au centre des écrans radar internationaux, confirmant ainsi la pertinence d’une diplomatie de proximité et d’une redéfinition des relations avec le voisinage immédiat».
Pour l’analyste, la présence pontificale offre à l’Algérie une visibilité internationale accrue tout en confortant sa posture historique de terre de confluence civilisationnelle et de modèle du vivre-ensemble. «Cette reconnaissance, précise-t-il, renforce considérablement la crédibilité du pays sur la scène mondiale, d’autant plus qu’Alger est engagée dans une diversification active de ses partenaires et dans une révision en profondeur de ses alliances stratégiques».
À cet égard, le professeur cite des responsables internationaux qui ont régulièrement affirmé que l’Algérie, forte de son histoire, de son expérience et de son expertise, se devait de promouvoir la stabilité dans une région englobant l’Afrique du Nord, la Méditerranée occidentale et l’espace sahélo-saharien. «La visite du pape Léon XIV, a-t-il ajouté, valide ainsi cette vision et conforte l’idée que l’Algérie incarne une puissance d’équilibre capable de structurer le dialogue régional».
Ancrage subsaharien, méditerranéen et européen
Sur le plan opérationnel, l’expert a insisté sur la vocation algérienne à résoudre les conflits par le dialogue politique inclusif, la réconciliation et la concorde, une approche que la tournée africaine, débutant par Alger, vient légitimer. Il met également en lumière la profondeur stratégique du pays, renforcée par ses ancrages sub-saharien, méditerranéen et européen, ainsi que par ses leviers économiques liés aux ressources naturelles, minières fossiles et critiques.
En matière de solidarité régionale, Chikhaoui rappelle que l’Algérie a opté pour une politique de bon voisinage et d’entraide concrète, notamment vis-à-vis des pays sahéliens confrontés à l’instabilité. Il cite l’exemple des relations avec le Niger, où Alger soutient activement le développement économique et œuvre à contenir les flux migratoires irréguliers ainsi que les fléaux sécuritaires.
«Cette posture a été réaffirmée par le souverain pontife lui-même, dont les déclarations officielles ont salué la diplomatie d’influence algérienne et son rôle d’aide au développement», rappelle l’expert. Dans un contexte international marqué par de fortes convulsions, cette visite arrive, d’après lui, à point nommé pour démontrer que l’Algérie demeure un partenaire fiable, crédible et stable, attaché au dialogue des civilisations, des cultures et des religions comme levier incontournable de résolution des crises.
Le modèle algérien inspire
Dans la continuité de cette lecture, le secrétaire général de la Ligue des oulémas, prédicateurs et imams des pays du Sahel (LOPIS), Lakhmissi Bezzaz, apporte à la Radio algérienne un éclairage centré sur la portée spirituelle et humaine de l’événement, tout en insistant sur son impact concret dans les zones de fragilité. Il rappelle que le porte-parole du Vatican avait annoncé, avant le déplacement, que le Pape s’adresserait au monde musulman depuis la tribune algérienne, une formulation qui, selon lui, traduit la reconnaissance d’Alger comme un pont de rencontre entre les rives méditerranéennes et comme une plateforme de promotion des valeurs universelles.
«Le choix stratégique d’ouvrir la tournée africaine en Algérie, note-t-il, n’est pas anodin, il tient compte du fait que le continent abrite 20% des fidèles catholiques dans le monde, et que le pays incarne un pôle géographique et spirituel reliant la Méditerranée à l’Afrique subsaharienne».
Par son poids historique, sa stabilité institutionnelle et sa tradition de modération, l’Algérie représente, selon le SG de la LOPIS, un terreau favorable à l’émergence de projets structurants pour la paix régionale. Il a souligné que le modèle algérien de société, fondé sur la cohésion interne, la préservation de l’identité religieuse et l’ouverture aux autres civilisations, découle d’un ancrage profond et d’une accumulation de richesses spirituelles qui traversent les siècles.
«La référence à Saint Augustin, observe-t-il, illustre cette profondeur euro-méditerranéenne, tandis que la figure de l’Émir Abdelkader, évoquée par le chef de l’État, incarne une symbolique universelle de tolérance». Bezzaz souligne, en outre, que l’Algérie, bien que majoritairement musulmane, accueille l’autre, respecte ses convictions et garantit l’exercice des libertés religieuses. Dans ce sillage, il signale que l’expertise algérienne en matière de réconciliation nationale «suscite un intérêt croissant sur le continent».
Retombées politiques et spirituelles
Pour sa part, le Pr Abdelkader Bouarfa de l’Université Oran 2, membre du Haut Conseil islamique (HCI), spécialisé dans le dialogue des civilisations et des religions, et la cohabitation culturelle, a déroulé une analyse systématique des retombées multidimensionnelles de cette visite, qu’il qualifie d’événement exceptionnel dense en significations et ouvert à des lectures multiples. Il rappelle que l’événement s’inscrit dans un contexte international complexe, marqué par des crises globales touchant aux valeurs et aux relations internationales, et accompagné de deux formes de confinement: climatique menaçant la planète et civilisationnel menaçant l’humanité.
«Sur le plan historique, souligne-t-il, il s’agit de la première visite papale en Algérie, ce qui en fait une étape marquante dans l’évolution des relations entre le Vatican et Alger». Le choix d’en faire la première escale du nouveau pape lors de sa tournée en Afrique lui confère une priorité symbolique dans l’agenda diplomatique, tandis que sa concomitance avec les événements du Moyen-Orient lui donne une dimension humanitaire et religieuse accrue.

La visite permis également de mettre en lumière l’ancien héritage chrétien en Afrique du Nord, à travers la démarche du souverain pontife sur les traces de Saint Augustin à Annaba, ancienne Hippone, tout en valorisant la contribution de figures algériennes à la consolidation du dialogue des cultures et des religions.
Au niveau politique et diplomatique, le professeur a estimé que l’événement a porté un message fort de reconnaissance internationale implicite de la liberté de croyance en Algérie, constituant une réponse directe aux critiques occidentales, notamment celles à orientation évangélique américaine, concernant le dossier de la liberté religieuse. Il a ajouté que cette visite place l’Algérie au premier plan des actualités mondiales, mettant en valeur son rôle d’État pivot favorable à la paix et stable sur le plan sécuritaire, ce qui contribue à élargir ses relations internationales et à activer la diplomatie douce comme complément à la diplomatie traditionnelle.
Des déclarations politiques marquantes à partir d’Alger
Le Pr Abdelkader Bouarfa souligne que «depuis Alger, le Pape a lancé des déclarations politiques marquantes, dénonçant les nouvelles tendances coloniales et mettant en garde contre la transformation de la mer Méditerranée en cimetière, parallèlement à ses appels à la paix dans un contexte mondial tendu».
Sur le plan spirituel, l’analyste relève que le message d’amour et de paix s’est manifesté à travers la prière à la basilique Notre Dame d’Afrique à Alger, ainsi que par la célébration d’une messe dans les ruines romaines d’Annaba, où le souverain pontife a planté un olivier, symbole de paix et de solidarité avec la Palestine, et libéré des colombes blanches comme signe de paix intérieure et internationale.

La dimension civilisationnelle de cette visite s’est illustrée, selon lui, par la reconnaissance mondiale de Djamaâ El Djazaïr en tant qu’espace de modération et de rayonnement civilisationnel, ainsi qu’une plateforme de rencontre interculturelle loin des dérives extrémistes nourries par les cultures de la haine et de la supériorité. La mise en valeur du commun humain, précise-t-il, ne s’est pas manifestée uniquement à travers les personnes, mais également au niveau des textes religieux et de l’imaginaire culturel, soulignant que Saint Augustin a été présenté comme un bâtisseur de ponts intellectuel et civilisationnel, tandis que l’Émir Abdelkader a été donné comme modèle de résistant humaniste et d’interlocuteur civilisationnel, renforçant l’image de l’Algérie comme carrefour historique des civilisations.
La prière et les valeurs, socle solide de la compréhension entre musulmans et chrétiens
En matière religieuse, le professeur Bouarfa affirme que le message de l’Algérie, depuis Djamaâ El Djazaïr, a confirmé que le dialogue entre les deux lois religieuses est à la fois possible et nécessaire, le Pape ayant insisté sur le fait que la prière et les valeurs constituent le socle solide de la compréhension mutuelle entre musulmans et chrétiens, dans le prolongement des efforts de fraternité humaine.
Enfin, sur le plan économique, il a estimé que, bien qu’aucun accord direct n’ait été signé, l’image projetée par la visite, celle d’une Algérie sûre, stable et ouverte, constitue un facteur déterminant pour rassurer les investisseurs étrangers. La campagne médiatique, ajoute-t-il, a contribué de manière significative à la promotion mondiale des sites algériens, tels que les ruines romaines d’Annaba, la basilique Notre Dame d’Afrique et Djamaâ El Djazaïr, ouvrant des perspectives prometteuses pour le développement du tourisme culturel et religieux, et l’attraction d’un intérêt futur.
En définitive, le professeur conclut que le plus grand acquis réside dans la capacité de l’État algérien à consolider sa présence symbolique sur une scène internationale tendue, ouvrant ainsi l’horizon des enjeux de l’après-visite, notamment à travers la concrétisation d’accords scientifiques, culturels et politiques avec le Vatican, afin de contribuer à l’élaboration du concept de sécurité éthique globale et de renforcer l’art de la gestion de la pluralité religieuse et du vivre-en-semble culturel, dans un horizon d’égalité et de dignité.
Karima Alloun
