Lutte contre la drogue: Une riposte à 3 fronts

Une riposte à 3 fronts: L’Algérie est engagée sur le plan sécuritaire, juridique et sociétal dans sa lutte contre la drogue.
À l’ouest de l’Algérie, la lutte contre la drogue ne se résume pas à une ligne tracée sur une carte. C’est une guerre silencieuse, financée, structurée, mais également orientée pour déstabiliser le pays sur les plans sécuritaire, économique et social. Face à l’intensification des menaces transfrontalières, Hacen Kacimi, spécialiste des questions sécuritaires et migratoires, livre une analyse sans détour sur l’industrie du narcotrafic. «Il existe deux principaux réseaux, le kif traité, dit hashich, et la cocaïne», indique-t-il pour situer l’ampleur du défi. Selon lui, les frontières Ouest constituent désormais l’un des axes principaux de la criminalité mondiale organisée, plaçant l’Algérie comme pays de destination.
«Le narcotrafic, c’est l’ombre qui a pris énormément d’ampleur»
Pour Brahim Guendouzi, professeur d’économie à l’Université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou, le phénomène a changé de dimension pour devenir une structure complexe et tentaculaire. «Le narcotrafic, c’est l’ombre qui a pris énormément d’ampleur», souligne-t-il, avant de détailler la machinerie derrière ce trafic. «Ce sont des producteurs, des milliers d’hectares, des distributeurs, des détaillants, des réseaux logistiques», précise-t-il pour illustrer l’ampleur de la menace. Sur les milliers de kilomètres de frontières, notamment face à un voisin envieux, perfide et belliqueux, la vigilance est permanente.
L’Armée nationale populaire (ANP) ne se contente plus de patrouilles classiques pour déjouer les multiples tentatives d’introduction d’importantes quantités de kif traité et de psychotropes sur nos territoires. Elle s’appuie sur des dispositifs modernisés, à savoir drones de surveillance, radars mobiles et caméras thermiques capables de détecter le moindre mouvement dans l’obscurité. Cette montée en puissance s’appuie, selon Brahim Guendouzi, sur «des moyens financiers énormes» et une stratégie de recrutement ciblée, notamment dans les zones isolées le long de la bande frontalière, ce qui renforce la capacité des réseaux à contourner les dispositifs de contrôle.
Il faut savoir que la nature même du produit a changé, passant d’une consommation artisanale à une production de masse hautement toxique. «On a évolué du kif traditionnel vers le cannabis nouvelle formule», précise-t-il, soulignant que la variété «mexicaine» cultivée chez le voisin de l’Ouest atteint des taux de THC de 45%. Pour lui, cette dangerosité est décuplée par la décision du même voisin, en 2021, de légaliser l’exploitation du chanvre. «Les superficies ont été multipliées par 10, voire 20», affirme-t-il, estimant la production réelle à environ 40.000 tonnes, loin des chiffres officiels.
Le narcotrafic, «une nouvelle forme de terrorisme»
Ainsi, si autrefois on parlait de réseaux isolés, aujourd’hui nous faisons face à des organisations transfrontalières qui sont organisées et financées au-delà des frontières pour fructifier ce commerce illicite et juteux. Dans ce sens, Hassan Kacimi n’hésite pas à faire un lien direct avec la sécurité nationale. «Les réseaux et les cartels sont contrôlés par des lobbies étrangers qui maîtrisent ce commerce juteux», fait-il remarquer.
Interrogé sur la nature de cette menace, il est catégorique: «On peut considérer le narcotrafic comme une nouvelle forme de terrorisme». Et d’expliquer que ces organisations criminelles profitent de l’affaiblissement des États voisins pour concurrencer les missions régaliennes par le trafic d’armes et d’êtres humains. Brahim Guendouzi insiste, pour sa part, sur la dimension stratégique du phénomène. «L’Algérie est ciblée comme pays de destination et la cible, c’est la jeunesse algérienne», affirme-t-il avec inquiétude.
Pour lui, le calcul des trafiquants est clair puisque les deux tiers de la population sont des jeunes. «C’est cette jeunesse-là qui est ciblée», fait-il remarquer, pointant du doigt une volonté délibérée de fragiliser le moteur du développement futur.
Protéger l’économie et la société
Face à cette situation, l’Algérie s’appuie dans sa riposte sur des dispositifs précis, déployés sur le terrain, dans les tribunaux et au cœur même de la société. Cette présence constante se traduit par des résultats concrets. En 2025, les forces de sécurité ont saisi 35 tonnes de kif traité, intercepté 934 kg de cocaïne et mis la main sur près de 40 millions de comprimés psychotropes. Des chiffres impressionnants qui témoignent de l’ampleur du trafic, mais aussi de l’intensité de la riposte. Des postes avancés ont été installés dans des zones sensibles, appuyés par des unités mobiles capables d’intervenir rapidement.
Sur le terrain, la coordination entre la Gendarmerie nationale, la Sûreté nationale et les Douanes algériennes permet d’anticiper les mouvements des réseaux plutôt que de simplement y répondre. C’est pourquoi l’Algérie a durci son dispositif législatif en 2025 pour criminaliser l’ensemble de la chaîne logistique, sachant que ce qui distingue cette situation d’un simple trafic, c’est sa dimension subversive. Ainsi, dans son volet juridique, la lutte prend une autre forme. Elle est structurée autour de la loi n°04-18, qui ne laisse que peu de place à la tolérance envers les trafiquants. La loi est particulièrement dure envers les trafiquants puisqu’on parle de 10 à 20 ans de prison et de fortes amendes pour trafic (vente, transport, distribution…).
Le même texte évoque la réclusion à perpétuité dans les cas graves, à savoir trafic en bande organisée, importation ou exportation de drogue, direction ou financement d’un réseau et culture illégale (cannabis, cocaïne, pavot). Ce qui signifie que la loi ne vise pas seulement les exécutants, mais les réseaux entiers et leurs chefs. Ce cadre légal, qui repose sur des peines lourdes, des amendes importantes et la confiscation des biens issus du trafic, a pour objectif de frapper les réseaux au cœur de leur organisation et de leurs ressources.
Tolérance zéro
Des brigades spécialisées et des mécanismes de lutte contre le blanchiment d’argent permettent désormais de remonter toute la chaîne criminelle. Il ne s’agit plus seulement d’arrêter des passeurs, mais de démanteler des structures entières, souvent liées à des réseaux transnationaux. Et pourtant, dans les salles d’audience, certaines histoires rappellent que derrière les infractions se cachent parfois des trajectoires humaines fragiles. Car la drogue ne se combat pas uniquement avec des armes ou des lois. Elle s’insinue dans les fragilités sociales.
À travers l’Office national de lutte contre la drogue et la toxicomanie (ONLCDT), des campagnes de sensibilisation sont menées dans les écoles, les médias et les quartiers. L’objectif est d’informer, mais aussi de prévenir avant que l’irréversible ne s’installe. Dans les centres de soins, médecins et psychologues accompagnent les personnes dépendantes dans un parcours souvent long et difficile. Sevrage, suivi thérapeutique, réinsertion, chaque étape est une tentative de reconstruire ce qui a été brisé. Les associations, quant à elles, agissent main dans la main avec les institutions. Elles écoutent, soutiennent, orientent. Leur action, discrète mais essentielle, rappelle que la lutte contre la drogue est aussi une affaire de solidarité.
Ces 3 ripostes sécuritaire, juridique et sociétale ne fonctionnent réellement que lorsqu’elles se complètent. C’est pourquoi Hassan Kacimi appelle à une vigilance absolue face aux tentatives de déstabilisation. «L’État frappera avec vigueur toute tentative de porter atteinte à notre stabilité, et à ce niveau, la tolérance est zéro», affirme-t-il. Les chiffres impressionnent, les lois dissuadent, mais «ce sont les actions humaines, quotidiennes, qui donnent du sens à cette lutte», conclut-il.
Dans cette même logique, Ibrahim Guendouzi rappelle que les drogues dures et les psychotropes agissent désormais comme de véritables vecteurs d’instabilité. «Le narcotrafic est devenu une arme pour déstabiliser les États-nations», souligne-t-il, impactant de manière frontale la société et l’économie algérienne.
Assia Boucetta