Théâtre régional de Constantine: le melhoun au cœur d’une rencontre

Le melhoun au cœur d’une rencontre au Théâtre régional de Constantine. 

L’édification d’une nation souveraine et d’une société cohérente ne peut faire l’économie d’un socle référentiel solide. La mémoire collective définit notre trajectoire. C’est ce qu’a rappelé le chercheur en patrimoine, Mohamed Leulmi, qui a animé, samedi dernier, une rencontre au Théâtre régional de Constantine Mohamed Tahar El Fergani.

Organisée dans le cadre des activités d’«El Mazhar El Masrahi», la conférence, sous l’intitulé évocateur «L’emprunt au melhoun pour tisser la créativité dramatique», a proposé une réflexion profonde sur les potentialités esthétiques et identitaires du patrimoine poétique et musical algérien.

Quand le melhoun nourrit le théâtre contemporain

Le conférencier a mis en exergue la valeur cardinale des corpus ancestraux — poèmes et chants — non pas uniquement comme vestiges d’un passé révolu, mais « comme matrices vivantes d’une identité durable, porteuses de traditions et susceptibles de fonder de véritables référentiels nationaux ». À ses yeux, ces expressions patrimoniales sont un levier fécond pour nourrir la création dramatique contemporaine, à l’image d’œuvres telles que «El Boughi» ou encore «Hiziya», cette tragédie amoureuse emblématique du répertoire algérien revisitée par des générations d’artistes.

Dans une langue algérienne ciselée, à la fois élégante et signifiante, Leulmi a captivé l’auditoire en déclamant plusieurs vers issus du melhoun, rappelant ainsi que la langue constitue la première pierre angulaire de toute construction sociétale. Il a, par la suite, démontré comment ces chants, au-delà de leur dimension esthétique, relatent «des fragments d’histoire, traduisent des modes de vie et consignent des pans entiers de la mémoire collective».

À titre d’exemple, il a évoqué la complainte «Galou Laârab Galou», dédiée à Salah Bey, figure majeure qui a gouverné le Beylik de l’Est durant plus de deux décennies et souvent considéré comme l’un des plus illustres dirigeants de Constantine. «Le melhoun nous permet de saisir notre essence, de comprendre notre appartenance et de reconnaître ce à quoi nous ressemblons», a-t-il souligné, insistant sur le fait que ce patrimoine constitue une référence fondamentale. Il a également avancé que le melhoun peut servir de matériau heuristique pour des recherches anthropologiques et pluridisciplinaires, tant il recèle de dimensions sociales, historiques et linguistiques.

Nouvelles dynamiques pédagogiques

L’ensemble de ces éléments, ajoute M. Leulmi, lorsqu’ils sont rigoureusement collectés, étudiés, préservés puis réinvestis dans la création dramatique, «contribue à l’élévation de la maturité intellectuelle collective et favorise l’inscription du corps social dans une dynamique d’universalité». Dans cette optique, la relation entre le créateur et la société se doit d’être empreinte de sincérité, en ce qu’elle doit refléter fidèlement les réalités vécues. «Aucune production intellectuelle, culturelle ou artistique ne saurait prétendre à l’universalité, si elle ne s’enracine pas d’abord dans sa propre société», a-t-il précisé.

Le débat a mis en lumière l’enjeu crucial de la mémoire collective, considérée comme un ciment indispensable à la cohésion sociale. Certains intervenants ont insisté sur la nécessité de disposer de références culturelles solides pour structurer le tissu social, avertissant qu’un déficit mémoriel ouvrirait la voie à des discours superficiels et déconnectés des réalités historiques. Des participants ont exprimé le souhait de voir valorisés les textes de figures majeures du patrimoine, telles que Cheikh Abdelkader El-Khaldi ou Cheikh Djilali Ain Tedlès.

La mémoire collective, un point de convergence pour bâtir l’avenir

Selon Mohamed Leulmi, l’histoire et le passé constituent un point de convergence au sein de la diversité, préfigurant les contours du futur. Toutefois, il importe de transmettre ces référents aux jeunes à travers des approches renouvelées, adaptées aux mutations contemporaines. Il a, à cet égard, insisté sur l’exigence de compétence et de rigueur dans la transmission, afin d’éviter toute déformation de l’identité et toute altération des référentiels culturels qui fragiliseraient l’individu, en dépit de la richesse patrimoniale dont il est héritier.

Abordant, enfin, la question des méthodes, le conférencier a pris pour exemple le malouf dont les rythmes ont évolué au fil du temps pour s’adapter aux sensibilités des publics successifs. Ce cas illustre, selon lui, la possibilité de concilier préservation du patrimoine et renouvellement des modes de transmission et méthodes pédagogiques dans une dialectique féconde entre fidélité et adaptation.

S.Y.

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