Filière figuicole à Beni Maouche: Dans les vergers, les préparatifs de la récolte ont commencé

Dans la filière figuicole à Beni Maouche, dans les vergers, les préparatifs de la récolte ont commencé depuis mars dernier.

Les producteurs de Beni Maouche ont engagé les préparatifs de la prochaine campagne de la figue, dont la récolte débutera dès le mois d’août. Dans cette commune du sud-est de Béjaïa, la figue sèche reste au cœur de l’activité agricole et familiale. Perchée dans un relief montagneux accidenté, à près de 1.000 mètres d’altitude, la localité offre un paysage de pentes, de terrasses et de parcelles escarpées où les figuiers occupent une place centrale. C’est dans ce décor rude, mais propice à cette culture ancestrale, que les producteurs entament chaque année les travaux d’entretien et de préparation des vergers.

Reportage réalisé par Lyes Mechti 

Photos: Fouad Soufli

Sur les hauteurs de la localité, dans l’exploitation de la famille Sahki, le décor donne la mesure de cette activité silencieuse. La ferme couvre 25 hectares et compte quelque 1.600 figuiers. Les parcelles s’étalent sur une topographie difficile, avec des sols légers et perméables, des talus pierreux, des passages étroits, des arbres d’âges différents et cette lumière crue du printemps kabyle qui fait ressortir à la fois le vert neuf des repousses et la couleur plus grise du vieux bois. Dans cette région, les sols, l’altitude et les températures d’août et de septembre comptent parmi les facteurs qui favorisent la qualité du fruit et son aptitude au séchage.

Il faut savoir lire le figuier

C’est Amar Sahki qui nous guide dans cette visite. L’homme a la 50ne. Il parle peu, pèse ses mots, mais connaît ses arbres avec une précision que seule donne une vie entière passée au verger. «Je suis né dans ça», dit-il d’emblée. «Depuis que je suis petit, je suis derrière mon père dans les champs». Le métier, explique-t-il, lui vient de Mohamed Sahki, 83 ans, son père, président de l’Association des producteurs figuiculteurs de la wilaya de Béjaïa. «Mon père nous a appris à regarder l’arbre avant de parler», confie-t-il. «Le figuier te montre ce qu’il veut, mais il faut savoir le lire»,

À cette période de l’année, les travaux sont déjà bien engagés. D’un arbre à l’autre, Amar montre les traces du nettoyage, du piochage au pied, du travail du sol et de l’entretien régulier entrepris depuis mars. Dans les secteurs accessibles, le labour peut être effectué mécaniquement, alors que dans les parties les plus difficiles, les pratiques restent adaptées au terrain. Une taille légère par éclaircie est aussi pratiquée, souvent limitée à la suppression des branches et troncs dépéris, avec, dans certains cas, des interventions de régénération.

«On ne vient pas ici seulement au moment de la figue», insiste Amar Sahki. «Le travail se fait avant, longtemps avant. Il faut nettoyer, ouvrir l’arbre, enlever ce qui est sec, surveiller la reprise. Si tu rates cette étape, tu le payes après», À l’écouter, on comprend vite que la récolte ne représente que la partie visible d’un travail étalé sur plusieurs mois. «Chaque arbre a son état», poursuit-il. «Il y en a qui répondent vite, d’autres non. Il faut les suivre un par un», .

L’espoir d’une bonne récolte

Dans ce terroir, l’une des grandes particularités du système de production reste l’absence d’irrigation d’appoint généralisée. Le figuier dépend donc largement des pluies. Cette année, justement, les producteurs affichent un optimisme prudent. La bonne pluviométrie enregistrée durant la saison humide nourrit l’espoir d’une campagne favorable, dans une région où l’eau tombée en hiver et au printemps conditionne en grande partie la vigueur de l’arbre et le potentiel de la fructification. Les données climatiques générales sur Béjaïa confirment le rôle central des précipitations saisonnières dans l’alimentation hydrique des cultures pluviales, tandis que le document sur la figue sèche de Beni Maouche souligne l’importance du milieu naturel dans la qualité du produit.

«Cette année, l’arbre a bien profité», affirme Amar Sahki en montrant un alignement de figuiers au feuillage déjà bien installé. «On a eu de bonnes pluies. Quand la terre boit bien, le figuier répond». Puis il ajoute, sans triomphalisme: «Maintenant, il faut que le temps continue bien. Dans ce métier, on ne dit jamais que c’est gagné trop tôt». Ce mélange d’expérience et de prudence revient souvent dans ses propos.

«La figue, elle peut te donner beaucoup, mais elle peut aussi te surprendre», dit-il. Autre particularité mise en avant par les producteurs de la région est le fait que les vergers sont conduits sans recours aux insecticides ni à des produits destinés à stimuler artificiellement la production. À Beni Maouche, cette pratique revendiquée participe à l’image d’un produit bio resté fidèle à un mode de culture naturel et largement extensif. «Nous, on ne dope pas l’arbre. On le travaille, on l’entretient, et il donne avec ce que la nature lui offre», résume Amar.

filière figuicole à Beni Maouche

Le suivi sanitaire fait aussi partie des préoccupations constantes. Les producteurs évoquent plusieurs menaces susceptibles d’affecter le figuier. Parmi elles, la pourriture des racines, provoquée par un champignon. Il est redouté pour les dépérissements qu’il entraîne. Cette maladie s’attaque au système racinaire et affaiblit progressivement l’arbre. «Quand un arbre commence à se fatiguer sans raison apparente, on se méfie», explique notre interlocuteur.

«Souvent, le mal est en bas», précise-t-il. À cela s’ajoute un insecte que les agriculteurs appellent en kabyle «qawssas», connu pour attaquer le bois en creusant des galeries et en affaiblissant l’arbre de haut en bas. «Lui, il travaille dedans», fait-t-il remarquer. «Dehors, tu ne vois pas tout de suite. Mais il vide la branche», indique-t-il.

Dans les vergers de Beni Maouche, cette période est donc celle de l’observation, de l’entretien et des ajustements. Les producteurs avancent avec méthode, conscients que la qualité du fruit se prépare dès maintenant. «La récolte, ce n’est pas seulement cueillir», tranche Amar Sahki. «La récolte, elle commence au printemps». Cette phrase revient comme un principe de conduite. Ici, le savoir-faire ne se résume pas à une technique. Il s’inscrit dans une relation continue avec l’arbre, le terrain et le climat.

Le temps du séchage

Lorsque viendra août, les producteurs entreront dans une autre phase, plus intense encore, celle de la cueillette puis du séchage. Les fruits destinés à la transformation en figues sèches ne sont pas ramassés n’importe quand. Amar Sahkinous explique que les figues destinées au séchage sont cueillies lorsqu’elles ont déjà commencé à perdre un peu de leur eau sur l’arbre. «Il faut prendre la figue au bon moment», souligne le figuiculteur. «Ni trop tôt, ni trop tard. C’est ça qui fait la qualité», précise-t-il.

La cueillette se fait encore selon des pratiques largement traditionnelles. Dans de nombreuses exploitations, on utilise la main ou un crochet en bois pour atteindre les fruits mûrs. «On choisit d’abord la bonne figue», dit Amar Sahki. «Si le choix est mauvais au départ, tu ne peux pas rattraper ça après», relève-t-il. Dans ce terroir, la figue fraîche n’est pas seulement vendue comme telle. Près de 80% de la production est destinée au séchage, qui concentre l’essentiel de la valeur, entre conservation, commercialisation et identité locale. Le séchage du premier choix se fait principalement au soleil, selon la méthode traditionnelle qui a fait la réputation de Beni Maouche.

filière figuicole à Beni Maouche

Les figues sont étalées sur des claies, traditionnellement en roseau, parfois sur d’autres supports adaptés, puis exposées au soleil pendant plusieurs jours. Les fruits sont disposés sur des claies en roseau ou en bois, dans un espace propre, et l’exposition solaire doit rester aussi courte que possible avant une finition à l’ombre. En pratique, les producteurs les retournent chaque jour afin d’assurer un séchage homogène. «La figue, il faut la suivre même sur la claie», explique Amar. «On la retourne, on la regarde, on la rentre le soir», note-t-il.

Pour un séchage réussi, les producteurs recherchent une chair souple au toucher, généralement obtenue après environ trois jours de bon soleil, selon les conditions météo. L’humidité nocturne reste l’un des principaux risques de cette étape, d’où l’habitude de rentrer les figues chaque soir. «Le soleil fait son travail le jour, mais la nuit peut tout gâcher», résume le figuiculteur. «Si tu laisses la figue dehors avec l’humidité, tu perds la qualité», poursuit-il. En cas d’orage, le danger est encore plus grand.

Après cette phase vient le tri, puis le stockage. «Les figues bien séchées sont conservées dans des sacs en tissu afin de permettre leur aération», poursuit notre interlocuteur, précisant que cette pratique s’inscrit dans « une chaîne de savoir-faire transmise de génération en génération » et qui demeure au cœur de la filière locale. «La bonne figue sèche, ça se voit tout de suite», affirme Amar. «Elle est propre, bien séchée, bien tenue ». Et d’ajouter: « Chez nous, la qualité se fait dans les détails», ajoute-t-il.

10 ans de reconnaissance

À Beni Maouche, cette production ne relève pas uniquement de l’activité agricole saisonnière. Elle porte une mémoire économique et sociale ancienne. La région est un bassin important de production, que la figue de Beni Maouche jouit d’une notoriété historique et que la figue sèche locale, notamment issue de variétés comme Taamriout, s’est imposée comme un produit distinctif du terroir. Il rappelle également que la commercialisation s’effectue à travers les marchés locaux, les foires, les salons et d’autres circuits, dans une logique croissante de valorisation.

Cette chaîne de gestes et de savoir-faire a largement contribué à asseoir la réputation de ce fruit. En effet, labellisée depuis 2016, la figue sèche de Beni Maouche célèbre cette année 10 ans de reconnaissance officielle, couronnant un long travail de structuration et de valorisation mené par les producteurs de la région. Amar Sahki dit sa fierté devant ce parcours: «Ce label, ce n’est pas venu facilement. Il y a eu des années de travail. Aujourd’hui, c’est une reconnaissance de notre produit, ici en Algérie, mais aussi une fierté qui dépasse nos frontières». D’ailleurs, dit-il fièrement, «nous avons réussi à placer notre produit sur le marché américain, où pas moins de 15 quintaux de figues sèches ont été écoulés l’année dernières».

Dans la ferme des Sahki, cette histoire collective prend un visage concret. Celui d’un homme peu bavard, mais précis, enraciné dans son verger, attentif au moindre signe sur l’arbre, et déjà tourné vers la prochaine campagne. «On ne fait pas ce métier pour un mois seulement», dit-t-il en quittant une parcelle pour une autre. «On vit avec l’arbre toute l’année». Puis, comme pour résumer l’esprit du lieu, il lâche cette dernière phrase: «La figue sèche, les gens la voient au marché. Nous, on la commence ici, dans la terre».

Lyes Mechti

Filière figuicole à Beni Maouche

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