KAMEL BENIAICHE, CHERCHEUR EN HISTOIRE À HORIZONS
«La répression sanglante a marqué la mémoire nationale»

Kamel Beniaiche, chercheur en Histoire, indique «la répression sanglante a marqué la mémoire nationale».
Dans cet entretien, Kamel Beniaiche, chercheur en histoire et auteur d’ouvrages sur les massacres du 8 mai 1945, rappelle que ces événements dramatiques, qui ont été longtemps associés uniquement à Sétif, Guelma et Kherrata, ont également endeuillé le Nord-Constantinois et une grande partie du territoire.
Entretien réalisé par Amirouche Yazid
81 ans après les massacres du 8 mai 1945, pouvez-vous nous mettre dans le contexte de ces événements?
Le 8 mai 1945, la planète entière était en liesse. La joie du monde libre est indescriptible en raison de la capitulation de l’armée nazie. La fin d’un cauchemar qui a duré plus de cinq longues années se propage comme une traînée de poudre. En ce jour de libération, l’Algérie, qui a payé un lourd tribut lors des deux guerres mondiales avec 23.900 et 7.500 mobilisés morts pour la France, célèbre cependant un deuil. Portés par l’euphorie de la victoire, des milliers d’Algériens défilent à Sétif, réclamant à leur tour plus de droits et la reconnaissance de leur identité. Ils exigent l’égalité des droits, tout comme il y a eu égalité des devoirs pendant la guerre.
Mais cette marche pacifique est réprimée dans le sang. Alors que le monde entier fête la victoire sur le nazisme, l’ordre colonial écrase ces revendications dans l’œuf. Au final, les autorités civiles et militaires de la colonie n’ont pas choisi fortuitement Sétif pour crever l’abcès. Le crépitement des armes précipite une rupture profonde entre les Algériens, appelés indigènes et une partie des colons. Longtemps associé uniquement à Sétif, Guelma et Kherrata, ce drame a endeuillé tout le Nord-Constantinois et une grande partie du territoire national. Pendant des semaines, l’armée française et les colons, regroupés en milices, ont humilié et tué sans distinction d’âge ni de sexe dans plusieurs localités du pays.
Les Algériens de Sétif, Guelma, Kherrata étaient-ils en ce jour du 8 mai 1945 devant des massacres ou un génocide?
Le 8 mai 1945 est le plus horrible pogrom perpétré par la France coloniale. La manifestation pacifique va pourtant se transformer en une répression sanglante qui marquera profondément la mémoire nationale algérienne et les relations franco-algériennes jusqu’à aujourd’hui.
Sous les ordres du gouvernement colonial et avec le soutien de l’armée, de la police et de milices de colons européens, une vaste opération de répression est menée dans presque tout le territoire national, et ce, des semaines durant. Des villages sont bombardés par l’aviation et la marine françaises; des arrestations massives et des exécutions sommaires sont organisées; à Guelma, des prisonniers sont fusillés puis leurs corps brûlés dans des fours à chaux pour effacer toute trace de massacres.
La violence touche aussi bien des militants nationalistes que des civils sans armes. C’est dans ce contexte qu’apparaît la question centrale: faut-il parler de massacres ou de génocide?
Pour la majorité des historiens, les événements de mai 1945 constituent avant tout des massacres coloniaux. L’historien français Benjamin Stora parle d’une répression terrible et d’un crime majeur du système colonial. Le défunt Mohammed Harbi évoque quant à lui une violence coloniale de masse destinée à écraser toute revendication nationale algérienne.
Ces chercheurs soulignent que les autorités françaises ont utilisé une violence extrême pour rétablir l’ordre colonial et terroriser la population musulmane. Cependant, en Algérie, plusieurs intellectuels et historiens utilisent le terme génocide. Cette qualification repose sur plusieurs arguments : l’ampleur des massacres, le caractère racial du système colonial, les méthodes utilisées contre les civils et la volonté d’écraser collectivement la population algérienne.
Pour la Convention des Nations unies de 1948, un génocide désigne la volonté planifiée de détruire totalement ou partiellement un groupe national, ethnique, racial ou religieux en tant que tel. C’est pourquoi employer le mot génocide permet aussi d’exprimer l’étendue de la boucherie et l’ampleur du traumatisme subi le 8 mai 1945
L’Algérie a abrité en 2025 la conférence internationale sur les crimes coloniaux en Afrique dont l’une des recommandations portait sur la mise en place et le renforcement de mécanismes juridiques, afin de promouvoir la codification de la criminalisation de la colonisation dans le droit international.
Quelle portée d’une telle recommandation?
A l’issue du congrès international sur les crimes de la France coloniale en Afrique, tenu à l’université Abderrahmane Mira de Bejaïa, les 11 et 12 mai 2025, des universitaires, écrivains et historiens venus de différents pays (Algérie, Cameroun, Etats-Unis d’Amérique, France, Royaume Uni, Madagascar et Sénégal), à l’occasion des 80 ans des massacres de masse commis par la colonisation, ont lancé un appel solennel, dicté par le sentiment d’horreur et d’indignation que leur inspirent ces faits ainsi que leur reconnaissance insuffisante par l’Etat français qui en a eu la responsabilité.
Repris par de nombreux médias des deux rives de la Méditerranée, l’appel demandant une reconnaissance officielle des responsabilités françaises dans ce crime, est désormais une plateforme de travail et d’échanges. D’autant qu’il demande solennellement l’ouverture totale des archives relatives à cette période. Parallèlement à cette reconnaissance des crimes coloniaux, des actes de réparation sont nécessaires, notamment pour la restitution des restes humains, des objets et des
œuvres d’art dont les colonisateurs se sont emparés. Tous les moyens doivent être mis en œuvre pour faciliter aux chercheurs des pays anciennement colonisés les travaux dans les archives françaises. La coopération franche entre les historiens de tous les pays doit être développée.
Des chercheurs, des historiens, des intellectuels, des conseillers municipaux et députés français de gauche se sont constitués en collectifs pour que la France officielle reconnaisse les massacres du 8 mai 1945 …
Oui, plusieurs collectifs et associations en France, composés de chercheurs, d’historiens, d’intellectuels, d’élus municipaux et de députés de gauche, se sont mobilisés pour demander à l’État français de reconnaître officiellement les massacres du 8 mai 1945. Ces collectifs considèrent que ces crimes constituent une répression sanglante des manifestations nationalistes algériennes. Ils organisent des conférences, publient des travaux historiques et adressent des appels aux autorités françaises afin d’obtenir une reconnaissance officielle, un travail de mémoire et une condamnation des violences commises.
Des historiens français et algériens, ainsi que certains partis et élus de gauche, estiment que cette reconnaissance est nécessaire pour favoriser une mémoire apaisée entre la France et l’Algérie. Le collectif de députés de gauche, qui a organisé le 8 février 2025 un colloque international à l’Assemblée nationale française, au cours de laquelle j’ai donné une conférence mettant en évidence les crimes commis contre le peuple algérien durant cette période, témoigne de l’existence en France d’une partie de la société civile et politique engagée dans un véritable travail de mémoire.
Cette mobilisation illustre la volonté croissante de chercheurs, d’intellectuels, d’élus et d’associations d’amener l’État français à reconnaître officiellement les crimes commis en son nom, notamment les massacres du 8 mai 1945 en Algérie. Elle traduit également l’importance accordée à la vérité historique, à la reconnaissance des souffrances subies par le peuple algérien et à la construction d’une mémoire apaisée.
Sur le plan politique, l’impact de ces massacres a été tel que des voix, même parmi les acteurs du Mouvement national, considèrent que le 8 mai 1945 est une étape charnière de l’histoire de l’Algérie en lutte. Il est considéré comme un prélude au 1er Novembre 1954. Etes-vous de cet avis?
Le 8 mai 1945 est une date marquante dans l’histoire commune des deux pays, l’Algérie et la France. Mais sa signification diffère d’une rive à l’autre de la Méditerranée. Pour les Français, cette date évoque la libération et la fin de la dictature hitlérienne. Pour les Algériens, elle renvoie à la cruauté coloniale.
Le 8 mai est une étape importante dans l’histoire du mouvement national algérien. Ce jour-là, les pages des résistances populaires et de la révolution par les lois sont définitivement fermées. Le 8 mai est un tournant dans la lutte du peuple algérien contre la colonisation. Pour de nombreux historiens algériens et français, le 8 mai 1945 est la dernière étape des résistances, soulèvements, révoltes et revendications du peuple algérien depuis 1830.
Pour le défunt Hocine Aït Ahmed, «le 8 mai 1945 a ouvert une nouvelle étape historique à laquelle devaient correspondre des formes de lutte et d’organisation neuves.». Pour l’historien Redouane Ainad Tabet, chercheur de haut rang, cette tragédie a été fatale pour l’empire colonial : «Le 8 mai est une des dernières résistances politico-militaires à la colonisation et à l’oppression. Le 8 mai 1945 inaugure l’ère de la décolonisation, ou plutôt de la libération des peuples».
Le défunt historien Mohammed Harbi va plus loin : «La guerre d’Algérie a bel et bien commencé à Sétif.» L’historien américain Todd Shepard valide : «Dans le récit algérien, Sétif est évidemment un événement inaugural. Pour la conscience et l’historiographie algériennes, la guerre d’Algérie a commencé donc en mai 1945.
C’était aussi un moment dans la construction de la conscience nationale?
Absolument, les massacres de mai 1945 en Algérie ont été un moment important dans la construction de la conscience nationale algérienne. Alors que l’Europe célébrait la fin de la Seconde Guerre mondiale, des Algériens sont sortis manifester pour réclamer davantage de droits, plus d’égalité et l’indépendance. La répression menée par les autorités coloniales françaises a été extrêmement violente et a provoqué des milliers de morts.
Ce traumatisme a marqué un tournant dans la lutte du peuple algérien. Il a montré que les revendications pacifiques n’aboutissaient pas. Il a renforcé le sentiment d’appartenance à une nation algérienne. Il a uni la population algérienne autour de l’idée d’indépendance. Il a préparé le terrain au déclenchement de la guerre de libération de 1954. Ainsi, le 8 mai 1945 est considéré comme une date majeure dans l’éveil et le renforcement de la conscience nationale en Algérie.
A. Y.