L’Émir Abdelkader à l’écran: Une orchestration entre rigueur historique et exubérance esthétique

L’Émir Abdelkader à l’écran est une orchestration entre rigueur historique et exubérance esthétique. C’est ce qui ressort du colloque national organisé mardi à Constantine.

Considéré comme le socle de l’État algérien moderne et une figure universelle de la résistance humaniste, l’Émir Abdelkader (1808-1883) demeure, en dépit de son aura historique et spirituelle, un géant encore trop peu exploré par le 7e art. Un colloque pluridisciplinaire se donne pour mission, face à ce paradoxe, de jeter les bases scientifiques et artistiques d’un projet cinématographique d’envergure, soutenu par un engagement présidentiel ferme. Ce colloque national, caractérisé par la participation de 17 wilayas, est organisé mardi à l’université Salah Boubnider Constantine 3, en coordination avec l’université Abdelhamid Mehri Constantine 2.

Abolir les frontières entre recherche académique et création artistique

Intitulé «L’Émir Abdelkader, entre vérité historique et potentialités de la représentation cinématographique», la rencontre est initiée par la Faculté des arts et de la culture, en collaboration avec le département d’histoire. En croisant l’historiographie, la sémiologie et la philosophie soufie, cette initiative académique ambitionne de transformer la «leçon d’histoire» en une expérience sensible et immersive, capable de porter l’épopée de l’Émir sur les écrans mondiaux tout en consolidant les piliers de la mémoire algérienne.

Le président du colloque, le Dr Shahryar Boulberdaâ, souligne que la réflexion se renouvelle quant à la manière de traduire la vie de l’Émir Abdelkader en une œuvre cinématographique capable d’en saisir la profondeur sans compromettre son exactitude historique. Il indique que «la question dépasse désormais la simple remémoration du passé pour devenir une interrogation sur notre capacité à représenter une personnalité multidimensionnelle, à la fois chef militaire, penseur spirituel et homme d’éthique».

Selon lui, le défi réside dans la nature même du langage cinématographique, qui ne restitue pas le réel tel quel, mais le recompose à travers des procédés de condensation et de structuration dramatique. D’où la nécessité de s’interroger : que convient-il de montrer et que peut-on suggérer afin que l’image demeure fidèle à la vérité humaine, au-delà de la simple succession des événements? Cette réflexion s’inscrit dans une démarche visant à abolir la frontière entre recherche académique et création artistique, rendant indissociables la rigueur scientifique et la vision esthétique.

Il évoque également évoqué la question cruciale de la représentation du moment où l’Émir dépose les armes, non comme un simple terme militaire, mais comme un acte de conscience éthique traduisant la profondeur de son expérience humaine. Les réponses apportées aujourd’hui à ces interrogations sont susceptibles de façonner les productions cinématographiques de demain, d’où la responsabilité accrue des créateurs de proposer une image à la hauteur de cette figure historique majeure. Il précise enfin que «l’objectif n’est pas de rechercher une correspondance absolue entre histoire et cinéma, mais de permettre l’émergence d’œuvres renouvelées offrant une lecture contemporaine de la trajectoire de l’Émir Abdelkader».

Assurer une diffusion internationale

Pour sa part, le directeur général de l’Epic Al Djazaïri pour la production du film sur l’Emir Abdelkader, Salim Aggar, affirme que l’œuvre se veut une référence mondiale dans la mise en récit de la lutte algérienne contre la colonisation française. Il insiste sur la nécessité de lui assurer une diffusion internationale, notamment à travers les festivals, les chaînes étrangères et les salles de cinéma à l’échelle globale, appuyée par une stratégie de distribution impliquant des figures reconnues du cinéma mondial.

Il indique également que «l’œuvre ambitionne de corriger certaines falsifications historiques, tout en mettant en lumière des épisodes de trahison attribués à la partie marocaine, ainsi que des crimes imputés à la colonisation française». Il évoque à ce titre des inquiétudes exprimées dans certains milieux franco-marocains quant à la sortie du film. Les noms du réalisateur, du scénariste ainsi que des acteurs, arabes et internationaux, demeurent pour l’heure confidentiels, promettant, selon lui, des choix artistiques susceptibles de créer la surprise.

La vision envisagée, selon Aggar, est d’adopter la même stratégie dans la production, la réalisation ainsi que de la diffusion du film «Le Messager (Al Rissala)». Le projet s’oriente vers «une production multilingue, combinant l’arabe et l’anglais, avec une présence notable du français dans les scènes impliquant les officiers coloniaux, ainsi que l’arabe classique et le dialecte levantin pour les séquences liées à la période syrienne de l’Émir Abdelkader». Ce choix traduit une volonté de restituer la diversité des contextes historiques et culturels traversés par cette figure.

Des défis financiers et techniques

Toutefois, cette option implique des défis financiers et techniques, bien que les avancées technologiques permettent désormais une certaine souplesse dans l’intégration des langues au sein d’une même œuvre. Sur le plan du casting, le film réunira des acteurs algériens, européens et issus d’autres pays, renforçant ainsi sa vocation internationale. Concernant l’encadrement scientifique, une commission historique a été constituée, rassemblant des historiens et des écrivains aux profils variés, dont certains spécialistes de la période syrienne de l’Émir. Cette instance s’appuie sur des sources arabes, anglaises et françaises, tout en exprimant des réserves à l’égard de certaines références de l’ancienne puissance coloniale.

En abordant le cinéma algérien, Salim Aggar, lors de son intervention, souligne que «malgré la production d’une centaine de films sur la guerre de Libération nationale, peu d’entre eux ont acquis une reconnaissance internationale comparable à celle de La Bataille d’Alger, encore projetée dans de nombreuses universités à travers le monde pour sa portée politique, historique et esthétique». L’absence d’une stratégie claire de diffusion est identifiée comme l’un des facteurs expliquant ce déficit de visibilité. Le 7e art en Algérie a magistralement rempli sa fonction de témoin des luttes populaires, inscrivant la narration historique au cœur de l’esthétique visuelle. L’impératif actuel réside dans le déploiement de ce patrimoine vers de nouveaux horizons techniques et narratifs, une trajectoire de renouveau dont l’œuvre dédiée à la figure de l’Émir Abdelkader, et attendue depuis les années 1970, se veut le fer de lance.

S. Y.

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